Le blog de Jac Forton sur l'Amérique latine
Session du vendredi 10 décembre 2010 
samedi 11 décembre 2010, 12:04 AM
SESSION DU VENDREDI 10 DECEMBRE 2010

Deux anniversaires :
- Jour international des droits humains.
- 4e anniversaire de la mort de Pinochet qui a ainsi échappé au jugement…

Aujourd’hui, examen du dossier JORGE KLEIN .
Le Président du tribunal relate l’histoire de Klein. Né de Rodolfo Klein et Lote Pipper, Autrichiens réfugiés du nazisme en France. Emigrent au Chili en 1953. Excellent élève. Klein devient médecin. Il disparaît le 11 septembre du Régiment Tacna.
Ci-dessous, un résumé des dépositions des témoins appelés à la barre par les parties civiles et en vertu des pouvoirs discrétionnaires du Président.

Témoignage d’Isabelle Ropert

- Henri Ropert, mon frère, 20 ans, faisait partie du Secrétariat d’information sur l’opinion publique. Ma mère était secrétaire personnelle d’Allende. Le 11, ma mère parvient à entrer au Palais de La Moneda mais Henri est capturé. On a retrouvé son corps dans le fleuve Mapocho puis à la morgue avec une vingtaine de balles dans la tête et le corps. Toute ma famille a été torturée.
- Je suis partie en Suède, Mes fils de 9 mois et 13 ans ne pouvaient pas entrer au Chili car considérés comme des « dangers pour la sécurité intérieure »… Après, en France, à Cuba et en Argentine. En 1987, je peux rentrer au Chili.
- On ne peut former notre deuil. Nous avons recours à la justice française pour qu’elle rende justice à ses citoyens. Nous n’avons plus d’autre possibilité. Je plaide aussi pour mon frère Henri. Notre plainte n’a pas été acceptée par le juge français car, comme on a retrouvé le corps de mon frère, la prescription a joué… Nous sommes arrivées trop tard.
- Il y avait deux médecins en plus de Jorge Klein, dans le groupe de prisonniers de La Moneda : Eduardo ‘Coco’ Paredes, directeur de Investigaciones, la police civile, et Enrique Paris, ami d’Allende, toujours présent à La Moneda.
- Le père de Klein a écrit au président Pompidou sans réponse.
- Il y a une semaine, Brady Roche s’est procuré un certificat déclarant qu’il était mentalement inapte à participer à un procès, ce qui lui permet de ne pas se présenter…

Sur des questions de Me Bourdon :
- Klein était analyste du CENOP, Centre d’infos sur l’opinion publique où il travaillait avec Beatriz, fille du Président, un groupe de sa confiance
(le témoin décrit la journée du 11 septembre).
Nous voulions changer les choses. Nous savions que l’Armée ne s’intègrerait jamais aux changements sociaux (avec des exceptions, comme dans la Marine où de nombreux cadets et sous-officiers se sont opposés au coup d’Etat et ont été torturés et tués).
On a dû se cacher, répression était partout, des cadavres partout… Il y avait le couvre-feu.
- La perception de ce procès au Chili m’épouvante. Il n’y a ni TV ni journaux ni presse chiliens. La presse, presque toute de droite, s’autocensure. Hier soir, j’ai appelé les canaux de TV. Ils voulaient des images-chocs. Je leur ai montré l’importance de ce procès qui sera filmé, où ailleurs un tel procès a-t-il lieu ? Le Chili ne veut pas savoir, il y a eu 17 ans de silence en dictature souvent brisé par des revues d’opposition. Aujourd’hui, elles n’existent plus, le silence est affreux…
- Divers témoignages disent que Pinochet aurait assisté à des tortures. C’est très possible. Elimination rapide des témoins de sa traitrise ? Je ne sais pas. Mais l’île-prison de Dawson en Patagonie était prête avant le coup. Ils savaient qui était qui et où se trouvaient toutes les archives.
ILS ONT FAIT DISPARAITRE DES GENS. AUJOURD’HUI, ILS VEULENT FAIRE DISPARAITRE LEUR MEMOIRE…

En réponse à Me Katz :
Exil en France. Importante aide de l’Etat et des ONG.

En réponse à M. l’Avocat général :
Il n’y a eu aucune procédure légale contre mon frère avant son exécution. J’ai déposé une plainte en 1987. Une tante et un cousin ont vu le corps, il y avait des signes de torture.
Ramirez Pineda est un sadique ! Il a été arrêté en Argentine et extradé vers le Chili.


Témoignage de Vanessa Klein
Fille de Jorge Klein et la Brésilienne Alice Vera Fausto. Psychiatre.
A mes 18 mois, ma mère rentre au Brésil. Quand on m’interroge sur mon père, je disais qu’il était « mort-disparu ». A mes 11 ans, ma mère fait une dépression, je me rends compte qu’elle attend toujours le retour de mon père. Elle doit entrer en centre médical mental, elle croit toujours que les militaires la poursuivent. En 1982, retourne au Chili pour rencontrer ses grands-père et des amis de la famille.

Ma mère se fait du souci pour moi parce que je suis ici : - Que vont-ils te faire ?
Mon grand-père meurt en 1989. Je reste 7 mois au Chili en 1990, c’est la fin de la dictature, pour être avec les gens, avec mes oncles et tantes.
Je suis allée à la Commission Rettig où j’ai appris ce qui était arrivé à mon père, que le 14 septembre, il était déjà mort… J’ai cru que je ne saurai jamais rien de lui. J’ai reçu le soutien de l’association PRAIS d’aide mentale.
A 18 ans, je demande une carte d’identité chilienne mais il faut l’autorisation des deux parents. Beaucoup de problèmes administratifs. Je retourne au Brésil, ma grand tante meurt. Ce n’est qu’en 1992 que l’administration accepte de me donner un document sur la « mort présumée » de mon père.
J’ATTENDS DE CE PROCES UN JUGEMENT, UNE DECISION, UN VERDICT QUI DETERMINE QU’IL Y A EU CRIME, pour ma vie, mon histoire, mes enfants.
Nous avons vu au Brésil, les effets dérisoires de l’amnistie…
SI ON OUBLIE, CELA SE RETOURNE CONTRE MA VIE ET CELLE DE MES ENFANTS…

Sur une question du Président :
Il n’y a pas d’autre mention du nom de mon père que celle dans le rapport Rettig. Le fils de Jimeno (disparu de La Moneda) m’a dit : - Va en France…
La juge Amanda Valdovinos m’a demandé une trace d’ADN et est allée au Brésil en 2009 prendre une trace de ma mère. Si on trouve des restes, même petits, on pourrait établir un fait.

Sur une question de Me Bourdon : (« c’est rare de la part d’un avocat, mais je remercie ma cliente… »)
Je sais maintenant beaucoup sur mon père par les gens au Brésil et au Chili. Il était charismatique, aimait discuter, sportif, charmeur, respecté par ses adversaires, aimait partager ses idées politiques et culturelles, très pro et très proche d’Allende.
Qu’est-ce que ce box des accusés change ? Je crois qu’après le verdict, nous devrons vivre avec cela, moi mais les assassins aussi. Leurs voisins, amis, enfants, petits enfants sauront ce qu’ils ont fait. Et moi aussi…
Lors du report du procès en 2008, j’ai eu peur que ce procès n’arrive jamais. J’ai cessé de communiquer pendant longtemps, cela m’a fait très mal.
JE SUIS HEUREUSE QUE CE PROCES AIT MAINTENANT LIEU…


Témoignage de René Bendit

Ami d’enfance de Klein, puis en politique et professionnellement.
Le témoin décrit leurs vies de jeunesse, puis d’études. Il montre des photos. Deux impacts pour les jeunes de l’époque : le coup d’Etat contre Juan Bosch en République Dominicaine en 1965 et le livre de Régis Debray sur le foquisme qui disait que la révolution n’était pas possible sans lutte armée. Klein disait que c’était une erreur. C’est pour cela qu’il a quitté le PS où ces idées avançaient et rejoint le PC qui, de l’avis même des militaires, était une force de stabilité au Chili, il cherchait le changement social par les élections.
Après l’élection d’Allende, Klein participe à la création du CENOP, Centre d’études sur l’opinion publique devant fournir des enquêtes, des analyses et des rapports au Président.

LA RECONSTRUCTION DE LA MEMOIRE EST TRES IMPORTANTE.
On ne peut envisager le futur sans assumer le passé. La moitié des Chiliens, toutes classes confondues, ne veulent rien savoir de la dictature… « Pour ne pas déstabiliser le pays… ».
Klein était toujours optimiste.

Lecture par le Président d’un extrait du livre « Pourquoi nous étions médecins du peuple », relatant la personnalité de Klein.

Déterminer les responsabilités
Ramirez Pineda : commandant du camp Tacna. Accusé d’avoir
- voulu exécuter les prisonniers de La Moneda dès leur arrivée ;
. autorisé la torture ;
- organisé leur départ vers le camp de Peldehue où ils ont été exécutés et enterrés, Klein parmi eux.
Pour sa défense, il déclare (août 2010 sur commission rogatoire française) que 1500 personnes sont passées par le camp puis transférés au Stade National ou libérés. Il ne connaît pas Klein. Aucun nom de prisonniers n’a été pris.
Rafael Ahumada Valderrama : selon un journaliste, il se serait porté volontaire pour réaliser l’exécution des prisonniers.
Brady Roche : à la fois chef de la garnison de Santiago et de la IIe Division d’Armée. Il était le chef et le coordinateur des opérations sur Santiago et aurait ordonné le transfert des prisonniers au Régiment Tacna.


Témoignage de Joan Garcés
Nationalité espagnole, juriste, conseiller personnel d’Allende.
Il décrit les événements du 11 tels qu’il les a vécus.
Deux conceptions s’affrontent : la force du droit, une conception de l’Etat de droit et une manière de vivre étaient mises en danger. Allende était imprégné du droit comme point d’ancrage de la société.
Fin août, Allende cherche un accord politique avec la DC.
Début septembre, on avertit Allende de mouvements de camions vers Santiago. Allende appelle Brady qui lui répond que ce sont des préparatifs pour un défilé. A 6h du matin du 11 septembre, Brady dit au Pésident qu’il va envoyer des troupes pour contrôler Valparaiso, prise par la Marine.
Brady a ainsi sciemment menti plusieurs fois à son président. SA RESPONSABILITE EST MAJEURE.
La haute magistrature de la Cour suprême a soutenu le coup d’Etat, ce qui est une négation absolue du droit car les citoyens n’avaient ni protection ni recours juridiques. Les Cours ont systématiquement rejeté les Habeas Corpus ce qui fermait les portes de la justice.

Je ne sais pas pourquoi je suis vivant, les choses de la vie…

Sur question de Me Bourdon :
L’affaire française n’aurait pas pu avoir lieu sans la justice espagnole ? C’est la coopération internationale au niveau du Droit international entre les justices espagnole et britannique qui a permis l’arrestation de Pnochet à Londres, ce qui a motivé le dépôt des plaintes en France dès octobre 1998. IL FAUT RENDRE LE DROIT INTERNATIONAL EFFECTIF !
Sur question de Me Sarfati :
Il n’y a pas de compétence personne passive (base du procès en France) en Espagne. Nous nous sommes basés sur des Conventions internationales : les faits se paraissent à un génocide, mais les groupes politiques ne sont pas inclus dans la définition. Nous avons alors utilisé la notion de « groupe national » qui, elle, si, existe, et les Convention contre la torture ainsi que contre le terrorisme pour monter notre dossier.

Sur question de Me Katz :
CE PROCES PARTICIPE AU DEVELOPPEMENT VIRTUEUX DU DROIT INTERNATIONAL.
Il y a eu des effets positifs de ce procès en Espagne, au Chili, en Grande Bretagne, en Belgique et en Suisse. Si j’étais avocat français, je serais sur les bancs des parties civiles.
PAS D’OUBLI POSSIBLE. CES MILLIERS DE VICTIMES CHILIENNES SONT ICI AVEC NOUS.
Lorsqu’Allende annonce un referendum populaire pour le 15 septembre aux militaires, ceux-ci et la droite savent qu’ils vont le perdre. Pinochet change de camp et le coup a lieu le 11…
Ils ont voulu EXTIRPER la République.


Témoignage de Paz Rojas

Neuropsychiatre, membre de l’équipe de santé d’Allende.
J’ai connu Klein à l’hôpital où nous travaillions tous les deux.
Lors du coup d’Etat, le général Palacios, chargé de l’attaque au Palais de La Moneda, a été blessé. Le docteur Gijon l’a soigné et le général a fait libérer tous les médecins présents dans La Moneda. Sauf trois : Enrique Paris et Coco Paredes qui ont affirmé ne pas être là comme médecin mais pour raisons politiques, et Klein qui a déclaré qu’ils n’avait pas ses papiers… Les 3 ont disparu.

Paz Rojas a organisé une consultation pour les gens qui avairent subi des tortures et pour des membres des familles qui recherchaient leurs disparus. Elle conte le récit de cette jeune fille brûlée partout par des cigarettes… Il y a 4 formes de tortures : physiques, psychologiques, sexuelles et biologiques.
Elle a dû quitter le Chili après un an vers la Suède et la France où elle ouvre un cabinet semblable. Des dizaines de Chiliens, Argentins, Uruguayens y concourent en état de désespoir.
« J’ai été beaucoup aidée par la CIMADE. Nous avons écrit plusieurs livres sur la torture et ses effets. »
J’ai rejoint le CODEPU. Les femmes de l’association des détenus-disparus (AFDD) et exécutés politiques (AFEP) manifestaient dans les rues avec des pancartes : « Vivants ils les ont pris, vivants nous les voulons », puis « Vérité et Justice », puis « Non à l’impunité ».

Pinochet est un assassin et un voleur. La vérité est essentielle pour construire les fonctions mentales. SANS VERITE ET SANS JUSTICE, C’EST L’IMPUNITE…
La torture continue dans le monde aujourd’hui. Le plus grave, c’est que des médecins, des collègues, cherchent le moyen pour que la torture ne laisse pas de traces.

Aucune des 2 Commissions (Rettig et Valech) n’est autorisée à donner le nom des tortionnaires. On a peu parlé des Mapuche du sud Chili. Ils ont été effroyablement torturés et les femmes violées, leurs maisons brûlées. Mais comme cela se faisait dans leurs maisons et non dans des prisons ou des centres de torture, leurs cas n’ont pas été répertoriés par ces commissions. Nous travaillons sur cela en ce moment.


REPRISE DU PROCES LUNDI 12 A 9h30 .

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