Le blog de Jac Forton sur l'Amérique latine
Session du mardi 14 décembre 2010 
mercredi 15 décembre 2010, 12:21 AM
Session du mardi 14 décembre 2010

Alphonse Chanfreau

[Ce CR n'est pas complet, il manque un témoignage que je publierai demain...]

Le Président de la Cour lit le résumé des faits et la liste des personnes mises en examen.

Témoignage de Cristian Van Yurick

J’ai été prisonnier politique de Pinochet et torturé de juillet à novembre 1974. J’ai pu voir plusieurs autres PP dont certains ont survécu et d’autres sont détenus-disparus, parmi eux, Alphonse Chanfreau.
A l’Université, Chanfreau était éloquent, il réfléchissait, très conscient et conséquent. Charismatique, il devint rapidement un leader étudiant puis un dirigeant du MIR (Movimiento Izquierda Revolucionaria).
Le coup d’Etat a annulé tous les droits, c’est l’essence même du régime et l’application du modèle économique dans sa version totalitaire, fondamentaliste et dogmatique. Fermeture du Congrès, des partis, de la presse indépendante, arrêt de la justice… C’est le début des tortures, des disparitions.
Chanfreau travaillait à la réorganisation de la résistance du MIR avec le surnom d’Emilio. En 1975, c’est l’opération Colombo, le cas des 119, inventée par la DINA pour couvrir ses crimes. On veut faire croire que 119 miristes se sont entretués en Argentine. La DINA a voulu frapper la résistance et les familles et convaincre l’opinion publique que les détenus-disparus n’existent pas. Chanfreau est resté au Chili pour combattre, il a été séquestré et torturé. J’étais avec lui à Londres 38, un centre de torture, tout un système qui a diverses formes : manipulation de la nourriture (insuffisante), du sommeil (interrompu), de l’espace physique (yeux bandés, mains attachées). Des tortures par électricité sur sommier métallique, pendaisons, sous-marin sec (sac plastique sur la tête jusqu’à l’asphyxie), coups, insultes, humiliations… Tout cela pour contrôler les prisonniers ou simplement détruire leur personnalité.
Chanfreau a vécu tout cela. Un jour, on a pu parler. Il craignait qu’une ex amie militante du MIR, Marcia Merino, ne l’implique. Il m’a demandé de lui parler.
Un jour, dans un couloir, il y avait deux corps par terre. Une voiture leur était passée sur les jambes et les avait brisées. Une invention de Moren Brito. Il s’agissait de Zamorano et d’Alfonso.
Petit à petit, on connaissait les tortionnaires, mais par leur nom de guerre : el Caballo (le cheval, Miguel Krassnoff), el Oso (l’Ours), el Ronco (le Rauque, Moren Brito), el Troglo (le Troglodyte, Basclay Zapata), el Guaton (le Gros, Romo), les autres…
Un jour, il est venu une commission de haut rang de la Commission interaméricaine des droits humains. Ce fut tout un remue ménage, il y avait les chefs de la DINA. Sous mon bandeau, j’ai pu les voir. Plus tard, en démocratie, le Departamento Quinto (Département Cinq) de la police m’a montré des photos. J’ai reconnu Manuel Contreras et Pedro Espinoza Bravo.
C’est la dernière fois que j’ai vu Alfonso Chanfreau…
Après, j’ai été transféré à divers centres de torture puis expulsé vers la Suède.
Le Président présente un organigramme de la DINA sur l’écran.

En réponse à Me Bourdon :
Oui, Alfonso savait qu’il était recherché. Martin Elgueta (disparu) m’a dit que Chanfreau était recherché mais on ne savait pas comment le prévenir de se cacher…



Témoignage de Miguel Angel Rebolledo Gonzalez

J’ai été capturé par la DINA le 9 août 1974, j’étais militant du MIR. Les yeux bandés, il est difficile de savoir où on est mais j’ai su qu’il s’agissait de Londres 38, le premier centre de torture clandestin. Avant, cela se faisait dans les commissariats, les régiments ou les stades.
Le MIR se réorganisait après le repli dû au coup d’Etat. La plupart des prisonniers ont été exécutés ou faits disparaître. Cela ne correspondait plus aux règles de la guerre, ils ne faisaient pas de prisonniers… Je suis un des rares survivants et c’est pourquoi je suis ici aujourd’hui…
Chanfreau, Emilio, était ici aussi. Les nuits, les prisonniers pouvaient se parler un peu. Un jour, la veille de mon anniversaire, un groupe de 7 prisonniers sont emmenés dans un couloir dont moi et Emilio. Tout à coup, le tortionnaire Gerardo Godoy me met à part en disant qu’il me manque un interrogatoire et on m’emmène au deuxième étage. L’interrogatoire se fait sans torture et est anodin. Je ne comprends pas. Quand je redescends, les 6 autres avaient été transférés. On ne les a plus jamais revus, ils sont disparus.
Moi, je suis envoyé à Cuatro Alamos où les prisonniers sont reconnus comme tels et leurs noms apparaissent sur les listes du SENDET (Service des noms des détenus).

La famille Chanfreau a été très active dans la recherche de la vérité sur le sort d’Alfonso. En 1992, il y a eu un procès avec la juge Gloria Olivares qui a fait beaucoup progressé la vérité. Elle a interpellé les militaires alors que Pinochet était toujours commandant en chef de l’armée, ce qui est courageux. Elle a provoqué des confrontations entre victimes et tortionnaires. Plusieurs de ceux-ci sont venus en uniforme (ils étaient donc toujours en service actif malgré les accusations). Basclay Zapata est même venu armé pour faire pression. Les anciens prisonniers devaient prouver qu’ils avaient été détenus dans des centres dont les militaires niaient l’existence.
Grâce au courage de la juge Olivares et à la détermination de Erika Hennings (épouse de Chanfreau) et de Viviana Uribe (sa sœur est disparue), la vérité avançait. La juge savait que si elle inculpait des militaires, elle devra passer le dossier à la justice militaire. Alors, elle instruisit le plus longtemps possible sans inculper. Après, il y a eu conflit de compétence, la justice militaire s’est saisie du dossier et décrété le non-lieu… Tout pour empêcher la vérité.

11 ans plus tard, je suis souvent cité comme témoin car un des rares survivants… J’ai eu à confronter les tortionnaires et je crois que la vérité s’éloignait. Un procès était instruit par le juge Fuentes Belmar. Il nous a fait aller à la prison des militaires de Punta Peuco pour la confrontation au lieu de faire venir les militaires au tribunal pour qu’ils n’aient pas à affronter le public qui les appellent « Asesinos ». Romo a prétendu qu’il n’était pas à Londres 38 jusqu’à ce que je lui rappelle qu’il a autorisé Erika et Alfonso à se dire au revoir juste avant leurs transferts. Il a reconnu que c’était vrai. Mais juge n’a rien écrit de tout cela dans le dossier.

Lors d’une confrontation avec Gerardo Godoy, il a dit qu’il m’avait sauvé la vie en me faisant monter pour un interrogatoire qui n’en était pas un. Cela confirme que les autres sont morts.
Godoy était allé chez son directeur général César Mendoza (chef des Carabiniers, Godoy était carabinier) qui lui a ordonné de me sortir discrètement. Il ne m’a pas sorti par gentillesse me dit-il mais en suivant les ordres. C’était sa défense : il obéissait aux ordres.
Le MIR a toujours eu conscience que les Forces armées allaient aller en défense de la bourgeoisie, il se préparait au coup d’Etat. L’entourage d’Allende pensait que les FA allaient respecter la Constitution. Il fut surpris par le coup d’Etat, pas le MIR…

Je sais que plusieurs disparus ont été envoyés à la Colonia Dignidad, il y a des témoignages. C’est possible que Emilio y ait été envoyé aussi. Nous, les militants, on s’attendait à être torturés, pas à disparaître ni aux effets dévastateurs que cela aurait sur les familles. Nous ne pensions pas non plus qu’il y aurait une majorité de juges qui ne respecteraient pas la Constitution.

Ce procès est très important. Pinochet n’est plus là, mais l’existence de ce procès, ce tribunal indépendant, sur base de toutes les preuves, puisse-t-il condamner les responsables.
LA JUSTICE A UNE VALEUR DE REPARATION ENORME…


Témoignage de Alexandre Retamal

Chanfreau était mon oncle. Je parle pour ma génération. Avec ma cousine, nous jouions toujours à aller délivrer notre oncle…
Mon grand-père me disait toujours : - Un jour il y aura justice. Elle a lieu en ce moment.
Personne au Chili, malgré le pouvoir judiciaire nul, n’a jamais perdu espoir en l’Etat de droit.
C’est la ténacité des familles et des avocats. Je remercie la Cour pour sa disposition attentive et la connaissance du dossier, ainsi que M. l’Avocat général.


Témoignage de Bernard Chanfreau, frère d’Alphonse

(Il nous montre d’abord des photos de leur jeunesse.)
Il s’agit d’une souffrance de 36 ans. Merci de pouvoir l’exprimer. Dans la famille, tout le monde militait. Alphonse était dirigeant étudiant. Après le coup d’Etat, il était recherché. Ensuite il y a eu la bataille de la Rue Santa Fe avec Enriquez et Carmen Castillo. Alphonse devient clandestin, moi je quitte le Chili vers la France. On apprend qu’il a été arrêté.
A Santiago, Denise et son mari avec l’assistance de l’ambassade de France le cherchent partout.
Mon père est mort il y a 7 ans, ma mère il y a 3 ans, sans connaître le sort d’Alphonse…
Ce moment est très important pour ma famille mais aussi pour toutes les familles des disparus. Je voudrais que les enfants franco-chiliens soient fiers de leurs deux familles, qu’ils les portent et non les subissent.
Les accusés ont fait leurs choix, qu’ils les assument comme Alphonse a assumé le sien. Mais ce sont des lâches, ils sont absents.


Témoignage de Erika Hennings, épouse d’Alphonse Chanfreau

(Elle présente des photos.)
Je remercie le tribunal pour ce procès. J’ai connu Alfonso à 17 ans. On s’est marié en 1972 et Natalia nait. Après le coup d’Etat, c’est une vie clandestine. Mon père voulait que nous quittions le Chili, Alphonse voulait rester, reprendre et réorganiser le MIR. J’ai commencé à militer avec lui. On a réalisé qu’il y avait une répression forte contre le MIR en 1974 car des camarades étaient arrêtés par des civils et emmenés dans des maisons particulières.
On a été arrêtés vers 23h. Des hommes en armes sont entrés. Il y avait Godoy et Romo. Ils emmènent Alphonse. Le lendemain, ils viennent pour moi. Je suis contente qu’ils m’ont arrêtée comme cela je sais ce qui s’est passé. Ils nous torturent, l’un devant l’autre. On essayait chacun de faire croire à l’autre que ce n’était pas si grave. Romo m’a permi de lui dire au revoir. J’ai été expulsée vers la France. Alphonse a disparu…

J’ai alors pris un rôle, celui de témoin, jusqu’à aujourd’hui. Témoin pour Alphonse mais aussi pour 25 autres disparus. J’ai été un instrument de torture. Ils me torturaient non pour obtenir des informations de moi mais pour qu’Alphonse parle. J’ai dû vivre avec cela en France.
Elever notre fille fut difficile. Les jours de fête, il n’y avait pas de papa. Ma psychiatre m’a dit de dire la vérité. Je le lui ai dit à 3 ans.
Je suis rentrée au Chili, j’ai commencé à témoigner. JE ME SUIS RENDU COMPTE QUE LA RECHERCHE DE LA VERITE ETAIT IMPORTANTE. Ce fut une obsession : reconstruire la vérité. Mais la vérité, c’est les agents de la DINA qui l’avaient…

En 1992, procès au Chili. Les confrontations avec Godoy, Krassnoff, Romo, Moren Brito, le Troglo, apportent un peu de vérité mais la justice n’a pas avancé du tout. La justice militaire les a amnistiés.
Il n’y a pas de deuil possible tant qu’on n’a pas retrouvé Alphonse. Peut-être cela arrivera un jour…

Le Président de la Cour lit les déclarations d’Erika sur sa détention, ses tortures pendant 17 jours avant son expulsions vers la France.

En réponse à Me Bourdon :
- Notre famille est fière de notre héritage français. Elle voulait que Natalia s’appelle Nathalie…
- Il y avait 8 Franco-Chiliens qui devaient être expulsés vers la France. Mais nous n’étions que 7. Bien sûr, pensai-je, moi, je ne suis pas Chilienne. Mais Alphonse n’était pas là. C’est alors que j’ai compris qu’il était mort…
- Aucun militaire n’a montré remord ni demandé pardon.

Même si les tortionnaires sont absents, JE CROIS BEAUCOUP EN CE PROCES POUR SON PROCESSUS DE REPARATION.

En réponse à Me Sarfati :
J’essaie d’avoir une vie normale. Je suis sûre que j’ai un jour rencontre celui qui m’avait arrêté dans les couloirs du ministère de la santé où je travaille. J’ai aussi parfois vu, cru voir, Alphonse dans la rue… Mais j’ai la conviction que j’ai croisé l’homme qui m’a arrêtée.
J’ATTEND DE CETTE JURIDICTION QU’ELLE APPORTE ENFIN LA VERITE.
Une personne victime peut s’installer dans la victimisation. ELLE A LE DROIT DE SE RECUPERER, ELLE DROIT A LA REPARATION. EN ESPAGNOL, RE-PARAR, C’EST SE REMETTRE DEBOUT.
J’ai le droit de participer à toutes les décisions de ce procès sinon je tombe dans la victimisation. La douleur cohabite avec nous.


Natalia Chanfreau, fille d’Alphonse et Erika

Je n’ai aucun souvenir de mon père. Je parlerai ici en tant que fille de disparu.
Les facteurs de difficulté pour une fille de disparu sont
L’attente permanente. On n’a jamais de certitude. Notre chat Mistigri allait et venait, parfois pour plusieurs jours. Ma mère m’a dit : - Devine qui est revenu. J’ai pensé immédiatement à mon père. C’était le chat…
L’attente de la justice , même après 36 ans.
Le doute, ne pas savoir. Que dire à mon fils de 9 ans ? A moi, la vérité est interdite… Sur les papiers de l’école, je mettais « disparu depuis 1974 ». J’ai dit à mon fils que son grand-père était mort et enterré. Mais le doute est ici : enterré où ?
La perpétuation du crime, pour nos enfants, nos petits enfants…
Le manque de justice. En 1992, j’ai voulu y croire. Quand les militaires ont fermé le procès, c’était fini, pas de justice possible. J’ESPERE POUVOIR RETOURNER AU CHILI ET DIRE A MES ENFANTS QUE LA JUSTICE EXISTE.
C’est l’héritage fort de mes parents et de leurs camarades venus témoigner ici.

AMNISTIER ET OUBLIER, C’EST DIRE : - VOUS N’EXISTEZ PAS…



Déclarations des accusés

Interrogés en 2001 dans le cadre des commissions rogatoires, les accusés en général rejettent la compétence de la justice française et ne veulent pas répondre aux questions ni se faire représenter.
Ils nient tous avoir torturé, tous étaient des analystes, des chauffeurs, des administratifs…
Osvaldo Romo est le seul à avoir parlé et reconnu les faits. Il est décédé.


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