Le blog de Jac Forton sur l'Amérique latine
PLAIDOIRIES Me THONON et Me BOURDON JEUDI 16 DECEMBRE 
samedi 18 décembre 2010, 06:58 PM
PLAIDOIRIES DE Me THONON ET BOURDON JEUDI 16 DECEMBRE 2010

PLAIDOIRIE DE MAITRE THONON POUR LA FAMILLE CLAUDET

Rappelons-nous qu’en 1990, la France avait jugé et condamné le commandant argentin Alfredo Astiz pour la disparition de deux religieuses françaises. Cette condamnation a été historique. Le dogme sacré est que la compétence de la loi française est fixée par le lieu du crime commis contre un citoyen français. C’était une brèche qui s’ouvrait, la justice française jugeant un crime contre l’ordre public français à l’étranger.
La conséquence obligée de la mise en œuvre de l’article 113-7 du Code pénal est que la France a rendu un jugement de justice universelle.

En Espagne, le magistrat Carlos Castresana a cherché à contourner cet écueil car ce type d’article n’existe pas dans ce pays. Il a utilisé la qualification pénale du génocide qui permet de prendre en considération non seulement la personne mais toutes les personnes affectées par la même situation criminelle. Cela a permis l’ouverture d’une double instruction confiée pour le Chili au juge Castellon et pour l’Argentine et le Plan Condor au juge Garzon. Ces deux causes seront plus tard réunies et confiées au juge Garzon. Lorsque ce dernier apprend que Pinochet est à Londres, il lance la procédure qui mènera à son arrestation par la police britannique.

M. le Président, mesdames, si Pinochet n’est là aujourd’hui, ceci est bel et bien son procès ! Sur les 19 accusés, il en reste 14 mis en examen. C’est dérisoire par rapport au massacre.
MAIS C’EST BIEN LA DICTATURE ET SON DICTATEUR QUI SONT JUGES ICI.

Je défends la famille de Jean-Yves Claudet. Mais au-delà de Claudet, c’est toutes les autres victimes qui, ni au Chili ni ailleurs, ne pourront jamais obtenir de procès.
Nous n’avons pas de cadavres mais des listes interminables de noms de personnes disparues.

Cette justice est étroite et contradictoire. Il n’y a ici que 4 victimes face à des milliers d’exilés. Au-delà de ces quatre personnes, c’est l’ensemble de la dictature qui est jugée ainsi que le rôle d’une puissance étrangère qui a fourni une aide financière, des agents et de l’argent : les Etats-Unis.
Pour pouvoir juger, il a fallu avoir recours au concept de crime continu. Car la prescription pour un crime commence à jouer à partir du moment où on trouve son corps (les cas Jarlan, Ropert, Longueville). Ces crimes ne sont pas des crimes ordinaires. Ces crimes sont des atteintes à la vie politique et sociale. Il s’agit ici de crimes politiques.

La famille Claudet a un rapport particulier avec la France. Frédéric, le fils de l’arrière grand-père Claudet émigré au Chili est venu se battre pour la France lors de la Première guerre mondiale. Il a fait de même lors de la Deuxième guerre mondiale, ainsi que son fils Eric. Le père de Jean-Yves est resté au Chili mais a activement travaillé dans un Comité de soutien à la lutte française contre le fascisme et a ainsi dû affronter le fascisme chilien. Le premier souvenir de Jean-Yves, à ses 5 ans, est celui d'une fête pour célébrer la libération de Paris.
C’est donc un parcours de courage qui traverse toute cette famille. Ils sont Français non seulement par leurs papiers, mais Français de cœur.
Jean-Yves s’engage dans le MIR et y réalise des analyses de documents politiques.
Lors du coup d’Etat, il est envoyé au Stade national et torturé : côtes cassées, parties génitales brûlées à l’électricité. Au Stade national, car où mettre ces milliers de personnes détenues ? Comme en France lors des rafles de 1942, au Vél d’hiv, on les emprisonne dans les stades : le Stade National mais aussi le Stade Chili en plein centre ville, devenu aujourd’hui le Stade Victor Jara.
Claudet est libéré puis arrêté une deuxième fois ; il passe un an en prison. L’ambassade de France le rapatrie. Lui et sa famille vivent à Paris puis à Sarcelles. Il reprend contact avec le MIR et est remarqué par René Valenzuela qui pense que son passeport français serait très utile en Argentine où le MIR veut ouvrir une cellule.
Le premier voyage en Argentine a lieu en juillet 1975. Tout se passe bien. Jean-Yves rencontre Edgardo Enriquez, frère de Miguel mort lors d’un affrontement au Chili. Il rentre en France. Deuxième voyage vers l’Argentine fin octobre avec de l’argent et 97 microfilms. On n’entendra plus jamais parler de lui.

[Me Thonon fait alors une description de l’Argentine à l’époque]

Le Plan Condor est à ses débuts mais il fonctionne.
- Assassinat du général Carlos Prats à Buenos Aires par la DINA ;
- Arrestation de José Fuentes Alarcon et Amilcar Santucho au Paraguay, remis à leur pays respectifs après tortures ;
- Tentative d’assassinat sur Bernardo Leighton et sa femme en Italie.
Claudet arrive en Argentine alors que le Plan Condor est parfaitement rodé.
On pense qu’il ne serait pas allé directement à l’appartement parce que, arrivé plus tôt que prévu, l’appartement n’était pas sûr ; c’est pourquoi il serait descendu au Liberty, d’où il disparaît.
Rawson [Osvaldo Ribeiro, officier des services secrets argentins]n’a jamais été inquiété alors que l’on sait que c’est lui qui a capturé Claudet. Il a pris un soin infini à ne pas apparaître en public, il n’y a aucune photo de lui. Il a été brièvement détenu dans le cadre de cette procédure mais a été libéré et est actuellement en fuite.

On peut qualifier la disparition forcée de meurtre des morts ! Ce crime a été longtemps non codifié. Avec la disparition, le crime devient invisible. Il s’agit de déstabiliser la société. Le disparu n’est vu que par l’absence. La disparition empêche le deuil, elle est plus douloureuse que la mort.

En 1978, le Chili et l’Argentine sont au bord de la guerre pour 3 îles dans le Canal Beagle. La police perquisitionne chez Arancibia Clavel accusé d’espionnage et trouve des lettres échangées avec Ribeiro. Dans l’une d’elles, il est écrit : « ‘Daniel’ n’était qu’un courrier de la JCR ». Jean-Yves aurait résisté suffisamment de temps à la torture pour que Edgardo Enriquez ait le temps de s’échapper.
La torture, en plus de soutirer des renseignements, a trois objectifs :
- dégrader, avilir, déshumaniser les personnes,
- terroriser la population
- et par l’avilissement, avilir le message politique porté par la victime.

Le juge d’instruction de ce procès n’a pas voulu retenir le crime contre l’humanité à cause de ses définitions dans notre droit.
[Me Thonon développe alors une argumentation juridique sur ces crimes en droit français et conclut que] rien ne s’oppose à ce que la Cour puisse qualifier ces crimes comme crimes contre l’humanité.

Ce procès a pu se tenir grâce au moteur, à l’énergie montrée depuis 37 ans par les familles, les avocats, les juges, les associations…
Nous souhaitons que votre Cour prenne en compte la réalité de la répression, le plan d’extermination, les tortures. Comme Primo Levi l’écrivait : « Rappelez-vous que cela fût. Dites-le à vos enfants… » M. le Président, mesdames, vous allez juger l’assassinat d’un peuple et de ses aspirations.


PLAIDOIRIE DE Me BOURDON POUR LES FAMILLES

Ici, on parle de l’énergie de l’espoir. Les familles représentent toutes les autres familles. Je plaide depuis le banc des accusés. J'occupe leur espace. C’est un honneur de plaider pour des disparus au champs d’honneur de l’humanité.
Chanfreau avait dit, suite à une possibilité offerte de pouvoir quitter le pays : « Comment pourrais-je sortir si tant d’ouvriers ne le peuvent pas ». Erika aussi, et Georges Klein. Ce sont des gens charismatiques.

Les chiens ne sont pas des chats. Les despotes haissent l’intelligence et la beauté. La grâce de ces quatre hommes sera toujours plus forte que la douleur.
Les témoignages ici furent empreints d'une pudeur qui est la signature de la dignité. Celle-ci remet l’humanité au cœur de la conscience. Il y a obligation de rester debout.

Quand on entend Vanessa, le crime est un interdit de deuil, une attente qui ravage la personne, on voit les disparus partout, ils apparaissent et disparaissent comme le chat Mistigri. Pinochet pensait que ses séides négociaient son impunité. Le temps a rattrapé les bourreaux. Il était temps…
Nous sommes des auxiliaires de justice. Les juges français doivent soutenir les victimes françaises fussent-elles à 10.000 km. Pinochet est déjà archi-jugé par l’humanité depuis longtemps. Les familles n’attendaient rien des accusés. Le pardon doit être partagé. Les accusés refusent de reconnaître leurs crimes. Jamais ils ne pourraient demander pardon. Nous sommes devant le box de la lâcheté.

Sur le crime contre l’humanité, je respecte ce qu’ont dit mes collègues mais ce n’est pas fondamental.

Je rencontre le regard d’Isabelle Ropert. Je plaide aussi pour elle. J’ai rempli mon devoir d’avocat. Un juge français s’est décarcassé en allant au Chili, je l’y avais d’ailleurs poussé. La procédure est carrée, solide. Vous avez permis à ces familles de tourner la page car ce sont elles autant que les juges qui ont rendu ce procès possible. J’ai en quelque sorte été leur sherpa et fier de l’avoir été. Nous avons pour nous le courage de la sincérité, de la vérité, le courage narcissique…
Comme le disait Jankelevitch : « Ces massacrés et ces piétinés, qui en parlerait ni nous n’en parlons pas ? Les morts dépendent de notre fidélité… »




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