Le blog de Jac Forton sur l'Amérique latine
Le blog en Espagnol - El blog en castellano  
jeudi 16 décembre 2010, 11:35 AM
Bonjour,
Ce blog existe aussi en Espagnol, mais les traductions sont lentes. J'espère pouvoir avoir tout traduit pour le 25 décembre.

Hola,
Este blog existe también en castellano pero las traducciones toman mucho tiempo. Trataré de tener el blog en castellano al dia antes del 25 de Diciembre.
Gracias por su comprension.
Jac Forton

Blog en castellano sobre :
http://jac.forton.free.fr/blog_es
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SESSION DU MERCREDI 15 DECEMBRE 2010 
jeudi 16 décembre 2010, 01:40 AM
Session du mercredi 15 décembre 2010

DOSSIER JEAN-YVES CLAUDET

Le Président de la Cour fait un résumé du dossier.
Il précise que Ahrel Danus, épouse de Claudet, qui s’était portée partie civile, est décédée il y a 3 semaines. Sont présents les deux sœurs de Jean-Yves Claudet.

TEMOIGNAGE DE CARMEN HERZ

Je suis avocate. J’ai travaillé au Vicariat de la solidarité de l’Eglise catholique de 1977 à 1992, puis à la Corporation nationale de réconciliation et de réparation du Programme des Droits humains du ministère de l’Intérieur du Chili, et en 1996, j’ai été nommée directrice du département des droits humains du ministère des Affaires étrangères.
Pour la conscience civilisée de l’humanité, il n’existe pas de crime pire que le génocide et les crimes contre l’humanité. Parmi ceux-ci, il y a la torture, l’exécution sommaire et la disparition forcée. Toutes des méthodes privilégiées de la dictature.
Le Chili est devenu une zone de terreur sous la doctrine de Sécurité nationale, un concept idéologique et politique dans le cadre de la guerre froide enseigné à l’Ecole des Amériques au Panama, où ont été formés des milliers d’officiers latino-américains. Selon ce concept, l’opposant politique de gauche est un ennemi intérieur à éliminer. Il s’agit d’empêcher la progression des idées sociales ou progressistes sur le continent, au mépris absolu des droits, en particulier le droit à la vie et à la dignité physique. C’est la terreur d’Etat.
Le triptyque de la terreur d’Etat c’est : secret, clandestinité et impunité des actes.
Dans les Commissions Vérité et Réconciliation et de Réparation, nous avons eu des témoignages des violations suivantes :
- gens jetés vivants à la mer
- toutes les femmes systématiquement violées
- femmes enceintes exécutées
- techniques diverses d’élimination des corps : fours crématoires, fosses communes, à la mer dans des sacs, dynamite
- il y a eu des dizaines de camps de concentration dans tout le pays

Je distingue deux périodes.
1. Juste après le coup d’Etat, détention et exécutions massives en particulier dans les zones paysannes où s’était déroulée la Réforme agraire. Cela s’est fait avec l’aide de civils, souvent des grands propriétaires terriens. Puis des exécutions sommaires à caractère politique surtout contre les autorités nationales et locales du gouvernement renversé, ainsi que les leadres politiques des partis de la coalition d’Allende. Il y a eu un nettoyage social, surtout des adolescents des quartiers pauvres avec ou sans casier judiciaire.
Tout cela en fusillant les gens après des conseils de guerre qui n’étaient que de véritables farces. On ne rendait pas les cadavres aux familles et, finalement, les assassinats n’étaient pas reconnus. Deux piliers à cette technique :
La séquestration et disparition des principaux assistants d’Allende arrêtés le jour du golpe par le général Palacios et envoyés au Tacna. En 1978, opération Retrait des téléviseurs : après la découvertes de disparus dans les fours de Lonquén, Pinochet ordonne le nettoyage de toutes les fosses communes. Les cadavres doivent être lancés à la mer…
La séquestration et assassinats de dirigeants politiques , étudiants ou syndicaux dans trois villes du nord du Chili en octobre 1973. C’est la Caravane de la mort sous le commandement du général Sergio Arellano Stark et composée de Pedro Espinoza Bravo, Moren Brito, Sergio Arredondo, Fernandez Larios, Juan Chiminelli et de la Mahotiere, pilote du Puma. 72 prisonniers furent exécutés, parmi eux mon mari Carlos Berger. Ils ont été conduits dans le désert et massacrés à coups de corvos (un couteau recourbé) et de balles dans toutes les parties du corps petit à petit.
Mon mari avait été condamné à Calama par un conseil de guerre à 60 jours de prison pour ne pas avoir fait taire la radio qu’il dirigeait avec 26 autres prisonniers et enterrés quelque part dans le désert…

2. L’application systématique de la disparition forcée par la DINA de 74 à 77 pour éliminer les opposants politiques. La Commission Rettig estime que la DINA était composée de plus de 500 militaires. La DINA dépendait directement de la Junte mais en réalité de Pinochet.
La disparition forcée est l’expression la plus perverse du terrorisme d’Etat. Elle provoque dans la famille et la société une absence douloureuse et traumatique, de la peur, un sentiment d’être à la merci des tortionnaires, très dommageable.
La disparition c’est l’élimination physique d’un secteur de la société, celui qui a soutenu Allende et s’est opposé au projet politique et économique de la droite chilienne. On a détruit un tissu social de grande cohésion, résultat de décennies de luttes sociales. L’objectif est de provoquer la terreur et d’intimider l’ensemble des réseaux sociaux. Il fallait aussi alors faire disparaître des gens sans responsabilité pour que tous aient peur.

[Mme Herz fait la description des tortures et donne une liste de centres de torture]

En réponse au Président de la Cour :
Pourquoi une telle violence ? La raison de fond du plan d’extermination a son origine dans la conspiration des secteurs affectés par les transformations sociales dont le pays avait besoin, menées par Allende, mais qui ne faisaient que continuer celles de son prédécesseur, le président Frei. Tout cela en collusion avec les Etats-Unis qui fournissaient de l’argent aux opposants ainsi que le montrent plusieurs rapports du Sénat des Etats-Unis.

En réponse à Me Sarfati sur la communication du régime :
Les médias étaient totalement contrôlés. Lors de l’opération Colombo, entièrement montée par la DINA, le quotidien La Segunda titrait : « Les miristes meurent comme des rats ». La presse a été complice du régime, jusqu’en 1985 quand apparaissent des revues indépendantes.
En 1978, le délégué chilien auprès des Nations unies, Sergio Diez Urzua, dit que les disparus n’avaient pas d’existence légale, que les noms étaient des inventions, des faux. Après la fin de la dictature, Diez fut sénateur pour la droite et n’a jamais reçu de sanction sociale, morale ou politique…
Le mouvement populaire qui a résisté ou soutenu la résistance a été complètement ignoré et marginalisé. L’héritage de la dictature : des lois antiterroristes encore utilisées aujourd’hui.



TEMOIGNAGE DE JOHN DINGES SUR LE PLAN CONDOR

M. Dinges met la création du Condor et le rôle stratégique des Etats-Unis (EU) dans le contexte de l’époque.
Pour le gouvernement US, le Condor était plus violent et anti-communiste que la politique des EU. Sa crainte était la formation d’un bloc communiste qui échapperait à son contrôle. Politique du « Feu rouge, Feu vert ». Feu rouge où dans ses déclarations, les EU se disent opposés aux violations aux droits humains, Feu vert donné dans des conversations privées où ils déclarent soutenir la lutte anti-communiste. Sa politique officielle d’essayer de « modérer » les violations n’a eu aucun résultat.
Contreras allait souvent aux EU pour visiter la CIA, même avant le coup d’Etat. Il y a un lien étroit entre lui et les EU. Il a même été payé.

Condor commence en mai 75 avec l’arrestation de José Fuentes et d’Amilcar Santucho au Paraguay. En septembre 75, Fuentes est envoyé au Chili. Deux jours plus tard, une lettre de Contreras invite les chefs des service de renseignements du Chili, Argentine, Uruguay, Paraguay et Bolivie à une réunion à Santiago pour créer une nouvelle organisation, une sorte « d’Interpol de la subversion ». Invité le Venezuela refuse mais donne l’info à des officiers US.
En octobre, lors d’un raid contre MIR au Chili, la DINA découvre un Plan Boomerang disant que la JCR (Junte coordinatrice révolutionnaire) allait lancer quatre offensives dans quatre pays. Ces infos venaient de Fuentes détenu au Paraguay.
En novembre, grande opération du Condor contre la JCR, qui impliquera Claudet.
Le représentant des militaires argentins était José Riveiro dit Rawson, chef de coordination du Bataillon 601.
Le représentant permanent de la DINA en Argentine est Enrique Arancibia Clavel qui a gardé copie de tous ses échanges écrits avec la DINA-Chili, qui furent découverts plus tard.
La cible JCR principale est son chef Edgardo Enriquez, chef du MIR après la mort de son frère au Chili dans un affrontement avec la DINA. Enriquez avait envoyé Fuentes (Chilien) et Santucho (Argentin) au Paraguay et Claudet à Paris. La JCR apprend que Fuentes est renvoyé au Chili. Enriquez dit à Claudet de revenir en Argentine avec de l’argent et des microfilms pour organiser une cellule JCR à Buenos Aires. Le Gato René Valenzuela remet documents et argent à Claudet qui arrive en Argentine le 31 octobre. Il descend à l’hôtel Liberty et est arrêté le lendemain. Quelques jours plus tard, une lettre d’Arancibia Clavel à la DINA de Santiago dit : « Claudet est un courrier de la JCR avec 97 microfilms et des instructions de Paris… Claudet n’existe plus… » Claudet n’a sans doute pas parlé sous la torture car Enriquez n’a pas été capturé.

Le 26 novembre, réunion à Santiago des représentants militaires des 5 pays. L’objet : créer une organisation « pour éliminer les ennemis partout dans le monde ». Selon le représentant du FBI, Robert Sherrer qui a le premier mentionné le Plan Condor aux Etats-Unis, il y a 3 éléments dans le Condor : une base de données de renseignements ; une coordination entre chefs militaires, et une présence militaire de chaque pays dans les autres. Cela en 3 phases : 1) des échanges d’infos sur la JCR ; 2) Arrestation des ennemis en Amérique latine ; 3) Assassinats hors de l’Amérique latine.
Il y aura des attentats tout au long de l’année 76. Le Condor a éliminé la JCR en Amérique latine, qui se retire à Paris.

On a découvert beaucoup d’infos dans les Archives de la terreur découverte par Martin Almada au Paraguay, plus de 300.000 pages !

Je poursuivrai mon travail tant que les crimes restent impunis, en espérant que mon propre gouvernement mène le même genre d’enquête que celle-ci en France…


TEMOIGNAGE DE ALEJANDRO CARRIO

Je suis l’avocat du gouvernement chilien dans le procès pour l’assassinat de Prats en 2000. Il y a eu 80 témoins.
Clavel avait des rapports très étroits avec la Police fédérale argentine qui espionnait les exilés chiliens en Argentine. C’est lui qui a donné des infos sur ses habitudes, amitiés, travail, voiture. Morales Salgado donne ces infos à Contreras. Michael Townley, du département opérationnel de la DINA, pose une bombe sous la voiture de Prats et la fait exploser quand Prats et son épouse Sophia Cuthbert entrent dans leur garage. Ils meurent.
Clavel est le seul détenu en Argentine pour ce crime, il prend une condamnation à perpétuité pour crimes contre l’humanité. Cette notion n’existant pas dans le droit argentin, les juges se sont basés sur les principes internationaux du droit international élaboré après Nuremberg.

En Argentine apparaissent des corps calcinés portant des cartes d’identité de disparus chiliens. Mais on découvre que les descriptions ne correspondent pas. Le Condor essaie donc de faire croire que des disparus se trouveraient en Argentine. L’apothéose est quand on essaie de faire croire que 119 Chiliens se sont entretués en Argentine. C’est le Plan Colombo.

C’est Riveiro Rawson qui aurait, en août 1975, donné à Arancibia Clavel l’idée d’une coordination.

Un procès s’est ouvert au Chili pour l’assassinat de Prats contre Contreras, Espinoza Bravo, José Zara, Townley, Callejas (épouse de Townley) et Morales Salgado. Contreras et Espinoza ont reçu 20 ans. Les autres bénéficient de la media-prescription qui réduit fortement les peines.


TEMOIGNAGE DE MARCELLE CLAUDET, SŒUR DE JEAN-YVES

Elle fait l’histoire de JY Claudet et se pose la question : Comment vit-on la disparition ?
La peur, l’incertitude, la crainte des arrestations, de la torture. La vie quotidienne en fonction de celui qui manque. Nous nous sommes enfermés dans notre douleur. On ne parlait pas, on agissait…

Ahrel Danus, l’épouse de Jean-Yves s’était tant préparé pour assister à ce procès, on a attendu tant de temps. Mais elle est décédée de cancer il y a 3 semaines. Elle disait : « C’est terrible mais je serais contente qu’il soit torturé car cela signifierait qu’il est encore en vie… »
Elle avait beaucoup d’espoir.
Quant à moi, je ne peux pas être impartiale. Jean-Yves était quelqu’un de bien…


TEMOIGNAGE DE JACQUELINE CLAUDET, SŒUR DE JEAN-YVES

J’ai cherché un mot pour quelqu’un qui avait perdu son frère. Entre époux, il y a le mot veuf ou veuve. Mais un frère ?
J’ai quitté le Chili pour la France en 1974 pour raisons politiques. La solidarité a été impressionnante, l’organisation pour l’accueil des exilés, le partage des tâches entre les ONG pour l’accompagnement au quotidien, pour l’argent, les manifestations, pour les infos qui arrivaient du Chili.
A Paris, Jean-Yves ne trouvait pas de travail. Il s’occupait beaucoup de ses enfants et du MIR.
En octobre 75, il est passé nous voir, voir ma fille, puis il est reparti.
Lorsque j’ai appris sa disparition, je me suis que je ne le reverrais plus…



TEMOIGNAGE DE MARTIN ALMADA

Je suis resté 1000 jours dans les griffes du Condor qui m’a déclaré « terroriste intellectuel ».
Après 15 ans de recherches, j’ai trouvé 3 tonnes de documents à Asuncion, le 22 décembre 1992. Des lettres, des archives des polices, des cartes d’identité, des listes…
J’aurais aimé donner mon témoignage devant les accusés mais ils ne sont pas là.
Avec ces documents appelés Archives de la terreur, on a compris le fonctionnement du Condor.
Les Etats-Unis ont immédiatement voulu récupérer les documents en proposant de les classer et les mettre sur microfilms. Mais c’est une opération internationale qui le fera.


TEMOIGNAGE DE M. MICHELINI

Mon père a été député, sénateur et ministre uruguayen et a été assassiné par le Condor. Il s’est toujours battu contre la torture qu’il dénonçait sans cesse au Sénat.
En juin 1973, coup d’Etat civico-militaire de Bordadery. Mon père est obligé de partir se réfugier en Argentine. Il descend à l’hôtel Liberty en plein centre de Buenos Aires. Il organise l’opposition uruguayenne en exil. Alors, sa fille est détenue à Montevideo.
En 1976, c’est le coup d’Etat en Argentine. On lui confisque son passeport. Ses activités d’opposant font qu’en Uruguay, les militaires commencent à torturer ma soeur Elisa.
C’est le dilemme entre les responsabilités collectives et sociales, et respecter ses principes. Il continue à militer.
Le 18 mai 1976, il est arrêté à 3h du matin. Il meurt sous la torture qu’il avait tant dénoncée… C’était un commando uruguayen assisté par des militaires argentins. Son corps est retrouvé à l’angle de deux rues dont l’une portait le nom de son épouse. Le crime était signé.
Je pars en exil et à la recherche de la vérité et de la justice.
La démocratie revient en 1985. Le président Sanguinetti promulgue la loi de caducité de la prétention punitive de l’Etat qui lui permet de n’ouvrir que les procès qu’il veut bien.
Son assassinat prouve que le Condor s’en prenait aussi aux opposants membres de partis démocratiques. L’Argentine était leur champs de bataille, leur terrain de chasse.



Les audiences se terminent par une brève présentation de ISABELLE ROPERT sur le groupe de soutien du MIR en France et de la disparition ou mort de plusieurs de ses membres en actions de résistance à la dictature.
A chaque fois, le nom des responsables sont les mêmes : Contreras, Espinoza, Moren Brito, Krassnoff, Enrique Arancibia Clavel, Raul Iturriaga Neuman.



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Session du mardi 14 décembre 2010 
mercredi 15 décembre 2010, 12:21 AM
Session du mardi 14 décembre 2010

Alphonse Chanfreau

[Ce CR n'est pas complet, il manque un témoignage que je publierai demain...]

Le Président de la Cour lit le résumé des faits et la liste des personnes mises en examen.

Témoignage de Cristian Van Yurick

J’ai été prisonnier politique de Pinochet et torturé de juillet à novembre 1974. J’ai pu voir plusieurs autres PP dont certains ont survécu et d’autres sont détenus-disparus, parmi eux, Alphonse Chanfreau.
A l’Université, Chanfreau était éloquent, il réfléchissait, très conscient et conséquent. Charismatique, il devint rapidement un leader étudiant puis un dirigeant du MIR (Movimiento Izquierda Revolucionaria).
Le coup d’Etat a annulé tous les droits, c’est l’essence même du régime et l’application du modèle économique dans sa version totalitaire, fondamentaliste et dogmatique. Fermeture du Congrès, des partis, de la presse indépendante, arrêt de la justice… C’est le début des tortures, des disparitions.
Chanfreau travaillait à la réorganisation de la résistance du MIR avec le surnom d’Emilio. En 1975, c’est l’opération Colombo, le cas des 119, inventée par la DINA pour couvrir ses crimes. On veut faire croire que 119 miristes se sont entretués en Argentine. La DINA a voulu frapper la résistance et les familles et convaincre l’opinion publique que les détenus-disparus n’existent pas. Chanfreau est resté au Chili pour combattre, il a été séquestré et torturé. J’étais avec lui à Londres 38, un centre de torture, tout un système qui a diverses formes : manipulation de la nourriture (insuffisante), du sommeil (interrompu), de l’espace physique (yeux bandés, mains attachées). Des tortures par électricité sur sommier métallique, pendaisons, sous-marin sec (sac plastique sur la tête jusqu’à l’asphyxie), coups, insultes, humiliations… Tout cela pour contrôler les prisonniers ou simplement détruire leur personnalité.
Chanfreau a vécu tout cela. Un jour, on a pu parler. Il craignait qu’une ex amie militante du MIR, Marcia Merino, ne l’implique. Il m’a demandé de lui parler.
Un jour, dans un couloir, il y avait deux corps par terre. Une voiture leur était passée sur les jambes et les avait brisées. Une invention de Moren Brito. Il s’agissait de Zamorano et d’Alfonso.
Petit à petit, on connaissait les tortionnaires, mais par leur nom de guerre : el Caballo (le cheval, Miguel Krassnoff), el Oso (l’Ours), el Ronco (le Rauque, Moren Brito), el Troglo (le Troglodyte, Basclay Zapata), el Guaton (le Gros, Romo), les autres…
Un jour, il est venu une commission de haut rang de la Commission interaméricaine des droits humains. Ce fut tout un remue ménage, il y avait les chefs de la DINA. Sous mon bandeau, j’ai pu les voir. Plus tard, en démocratie, le Departamento Quinto (Département Cinq) de la police m’a montré des photos. J’ai reconnu Manuel Contreras et Pedro Espinoza Bravo.
C’est la dernière fois que j’ai vu Alfonso Chanfreau…
Après, j’ai été transféré à divers centres de torture puis expulsé vers la Suède.
Le Président présente un organigramme de la DINA sur l’écran.

En réponse à Me Bourdon :
Oui, Alfonso savait qu’il était recherché. Martin Elgueta (disparu) m’a dit que Chanfreau était recherché mais on ne savait pas comment le prévenir de se cacher…



Témoignage de Miguel Angel Rebolledo Gonzalez

J’ai été capturé par la DINA le 9 août 1974, j’étais militant du MIR. Les yeux bandés, il est difficile de savoir où on est mais j’ai su qu’il s’agissait de Londres 38, le premier centre de torture clandestin. Avant, cela se faisait dans les commissariats, les régiments ou les stades.
Le MIR se réorganisait après le repli dû au coup d’Etat. La plupart des prisonniers ont été exécutés ou faits disparaître. Cela ne correspondait plus aux règles de la guerre, ils ne faisaient pas de prisonniers… Je suis un des rares survivants et c’est pourquoi je suis ici aujourd’hui…
Chanfreau, Emilio, était ici aussi. Les nuits, les prisonniers pouvaient se parler un peu. Un jour, la veille de mon anniversaire, un groupe de 7 prisonniers sont emmenés dans un couloir dont moi et Emilio. Tout à coup, le tortionnaire Gerardo Godoy me met à part en disant qu’il me manque un interrogatoire et on m’emmène au deuxième étage. L’interrogatoire se fait sans torture et est anodin. Je ne comprends pas. Quand je redescends, les 6 autres avaient été transférés. On ne les a plus jamais revus, ils sont disparus.
Moi, je suis envoyé à Cuatro Alamos où les prisonniers sont reconnus comme tels et leurs noms apparaissent sur les listes du SENDET (Service des noms des détenus).

La famille Chanfreau a été très active dans la recherche de la vérité sur le sort d’Alfonso. En 1992, il y a eu un procès avec la juge Gloria Olivares qui a fait beaucoup progressé la vérité. Elle a interpellé les militaires alors que Pinochet était toujours commandant en chef de l’armée, ce qui est courageux. Elle a provoqué des confrontations entre victimes et tortionnaires. Plusieurs de ceux-ci sont venus en uniforme (ils étaient donc toujours en service actif malgré les accusations). Basclay Zapata est même venu armé pour faire pression. Les anciens prisonniers devaient prouver qu’ils avaient été détenus dans des centres dont les militaires niaient l’existence.
Grâce au courage de la juge Olivares et à la détermination de Erika Hennings (épouse de Chanfreau) et de Viviana Uribe (sa sœur est disparue), la vérité avançait. La juge savait que si elle inculpait des militaires, elle devra passer le dossier à la justice militaire. Alors, elle instruisit le plus longtemps possible sans inculper. Après, il y a eu conflit de compétence, la justice militaire s’est saisie du dossier et décrété le non-lieu… Tout pour empêcher la vérité.

11 ans plus tard, je suis souvent cité comme témoin car un des rares survivants… J’ai eu à confronter les tortionnaires et je crois que la vérité s’éloignait. Un procès était instruit par le juge Fuentes Belmar. Il nous a fait aller à la prison des militaires de Punta Peuco pour la confrontation au lieu de faire venir les militaires au tribunal pour qu’ils n’aient pas à affronter le public qui les appellent « Asesinos ». Romo a prétendu qu’il n’était pas à Londres 38 jusqu’à ce que je lui rappelle qu’il a autorisé Erika et Alfonso à se dire au revoir juste avant leurs transferts. Il a reconnu que c’était vrai. Mais juge n’a rien écrit de tout cela dans le dossier.

Lors d’une confrontation avec Gerardo Godoy, il a dit qu’il m’avait sauvé la vie en me faisant monter pour un interrogatoire qui n’en était pas un. Cela confirme que les autres sont morts.
Godoy était allé chez son directeur général César Mendoza (chef des Carabiniers, Godoy était carabinier) qui lui a ordonné de me sortir discrètement. Il ne m’a pas sorti par gentillesse me dit-il mais en suivant les ordres. C’était sa défense : il obéissait aux ordres.
Le MIR a toujours eu conscience que les Forces armées allaient aller en défense de la bourgeoisie, il se préparait au coup d’Etat. L’entourage d’Allende pensait que les FA allaient respecter la Constitution. Il fut surpris par le coup d’Etat, pas le MIR…

Je sais que plusieurs disparus ont été envoyés à la Colonia Dignidad, il y a des témoignages. C’est possible que Emilio y ait été envoyé aussi. Nous, les militants, on s’attendait à être torturés, pas à disparaître ni aux effets dévastateurs que cela aurait sur les familles. Nous ne pensions pas non plus qu’il y aurait une majorité de juges qui ne respecteraient pas la Constitution.

Ce procès est très important. Pinochet n’est plus là, mais l’existence de ce procès, ce tribunal indépendant, sur base de toutes les preuves, puisse-t-il condamner les responsables.
LA JUSTICE A UNE VALEUR DE REPARATION ENORME…


Témoignage de Alexandre Retamal

Chanfreau était mon oncle. Je parle pour ma génération. Avec ma cousine, nous jouions toujours à aller délivrer notre oncle…
Mon grand-père me disait toujours : - Un jour il y aura justice. Elle a lieu en ce moment.
Personne au Chili, malgré le pouvoir judiciaire nul, n’a jamais perdu espoir en l’Etat de droit.
C’est la ténacité des familles et des avocats. Je remercie la Cour pour sa disposition attentive et la connaissance du dossier, ainsi que M. l’Avocat général.


Témoignage de Bernard Chanfreau, frère d’Alphonse

(Il nous montre d’abord des photos de leur jeunesse.)
Il s’agit d’une souffrance de 36 ans. Merci de pouvoir l’exprimer. Dans la famille, tout le monde militait. Alphonse était dirigeant étudiant. Après le coup d’Etat, il était recherché. Ensuite il y a eu la bataille de la Rue Santa Fe avec Enriquez et Carmen Castillo. Alphonse devient clandestin, moi je quitte le Chili vers la France. On apprend qu’il a été arrêté.
A Santiago, Denise et son mari avec l’assistance de l’ambassade de France le cherchent partout.
Mon père est mort il y a 7 ans, ma mère il y a 3 ans, sans connaître le sort d’Alphonse…
Ce moment est très important pour ma famille mais aussi pour toutes les familles des disparus. Je voudrais que les enfants franco-chiliens soient fiers de leurs deux familles, qu’ils les portent et non les subissent.
Les accusés ont fait leurs choix, qu’ils les assument comme Alphonse a assumé le sien. Mais ce sont des lâches, ils sont absents.


Témoignage de Erika Hennings, épouse d’Alphonse Chanfreau

(Elle présente des photos.)
Je remercie le tribunal pour ce procès. J’ai connu Alfonso à 17 ans. On s’est marié en 1972 et Natalia nait. Après le coup d’Etat, c’est une vie clandestine. Mon père voulait que nous quittions le Chili, Alphonse voulait rester, reprendre et réorganiser le MIR. J’ai commencé à militer avec lui. On a réalisé qu’il y avait une répression forte contre le MIR en 1974 car des camarades étaient arrêtés par des civils et emmenés dans des maisons particulières.
On a été arrêtés vers 23h. Des hommes en armes sont entrés. Il y avait Godoy et Romo. Ils emmènent Alphonse. Le lendemain, ils viennent pour moi. Je suis contente qu’ils m’ont arrêtée comme cela je sais ce qui s’est passé. Ils nous torturent, l’un devant l’autre. On essayait chacun de faire croire à l’autre que ce n’était pas si grave. Romo m’a permi de lui dire au revoir. J’ai été expulsée vers la France. Alphonse a disparu…

J’ai alors pris un rôle, celui de témoin, jusqu’à aujourd’hui. Témoin pour Alphonse mais aussi pour 25 autres disparus. J’ai été un instrument de torture. Ils me torturaient non pour obtenir des informations de moi mais pour qu’Alphonse parle. J’ai dû vivre avec cela en France.
Elever notre fille fut difficile. Les jours de fête, il n’y avait pas de papa. Ma psychiatre m’a dit de dire la vérité. Je le lui ai dit à 3 ans.
Je suis rentrée au Chili, j’ai commencé à témoigner. JE ME SUIS RENDU COMPTE QUE LA RECHERCHE DE LA VERITE ETAIT IMPORTANTE. Ce fut une obsession : reconstruire la vérité. Mais la vérité, c’est les agents de la DINA qui l’avaient…

En 1992, procès au Chili. Les confrontations avec Godoy, Krassnoff, Romo, Moren Brito, le Troglo, apportent un peu de vérité mais la justice n’a pas avancé du tout. La justice militaire les a amnistiés.
Il n’y a pas de deuil possible tant qu’on n’a pas retrouvé Alphonse. Peut-être cela arrivera un jour…

Le Président de la Cour lit les déclarations d’Erika sur sa détention, ses tortures pendant 17 jours avant son expulsions vers la France.

En réponse à Me Bourdon :
- Notre famille est fière de notre héritage français. Elle voulait que Natalia s’appelle Nathalie…
- Il y avait 8 Franco-Chiliens qui devaient être expulsés vers la France. Mais nous n’étions que 7. Bien sûr, pensai-je, moi, je ne suis pas Chilienne. Mais Alphonse n’était pas là. C’est alors que j’ai compris qu’il était mort…
- Aucun militaire n’a montré remord ni demandé pardon.

Même si les tortionnaires sont absents, JE CROIS BEAUCOUP EN CE PROCES POUR SON PROCESSUS DE REPARATION.

En réponse à Me Sarfati :
J’essaie d’avoir une vie normale. Je suis sûre que j’ai un jour rencontre celui qui m’avait arrêté dans les couloirs du ministère de la santé où je travaille. J’ai aussi parfois vu, cru voir, Alphonse dans la rue… Mais j’ai la conviction que j’ai croisé l’homme qui m’a arrêtée.
J’ATTEND DE CETTE JURIDICTION QU’ELLE APPORTE ENFIN LA VERITE.
Une personne victime peut s’installer dans la victimisation. ELLE A LE DROIT DE SE RECUPERER, ELLE DROIT A LA REPARATION. EN ESPAGNOL, RE-PARAR, C’EST SE REMETTRE DEBOUT.
J’ai le droit de participer à toutes les décisions de ce procès sinon je tombe dans la victimisation. La douleur cohabite avec nous.


Natalia Chanfreau, fille d’Alphonse et Erika

Je n’ai aucun souvenir de mon père. Je parlerai ici en tant que fille de disparu.
Les facteurs de difficulté pour une fille de disparu sont
L’attente permanente. On n’a jamais de certitude. Notre chat Mistigri allait et venait, parfois pour plusieurs jours. Ma mère m’a dit : - Devine qui est revenu. J’ai pensé immédiatement à mon père. C’était le chat…
L’attente de la justice , même après 36 ans.
Le doute, ne pas savoir. Que dire à mon fils de 9 ans ? A moi, la vérité est interdite… Sur les papiers de l’école, je mettais « disparu depuis 1974 ». J’ai dit à mon fils que son grand-père était mort et enterré. Mais le doute est ici : enterré où ?
La perpétuation du crime, pour nos enfants, nos petits enfants…
Le manque de justice. En 1992, j’ai voulu y croire. Quand les militaires ont fermé le procès, c’était fini, pas de justice possible. J’ESPERE POUVOIR RETOURNER AU CHILI ET DIRE A MES ENFANTS QUE LA JUSTICE EXISTE.
C’est l’héritage fort de mes parents et de leurs camarades venus témoigner ici.

AMNISTIER ET OUBLIER, C’EST DIRE : - VOUS N’EXISTEZ PAS…



Déclarations des accusés

Interrogés en 2001 dans le cadre des commissions rogatoires, les accusés en général rejettent la compétence de la justice française et ne veulent pas répondre aux questions ni se faire représenter.
Ils nient tous avoir torturé, tous étaient des analystes, des chauffeurs, des administratifs…
Osvaldo Romo est le seul à avoir parlé et reconnu les faits. Il est décédé.


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SESSION DU LUNDI 13 DECEMBRE 2010 
mardi 14 décembre 2010, 12:18 AM
Session du lundi 13 décembre 2010

Le Président de la Cour rappelle les procédures nécessaires à la régularité des procédures.
Me Katz présente un livre qui contient des photos et des dessins d’actes de torture : (bonne) surprise, c’est mon premier livre « 20 ans de lutte contre l’impunité au Chili » !!

Premier témoin : Eduardo Herrera Navarete
Ex cadre supérieur de l’INDAP, lié à la CORA pour la gestion de la Réforme agraire.
On a travaillé jusqu’à 6 mois avant le coup d’Etat dans la zone de Lautaro. La situation était compliquée. Dès 1969, il fallait faire face à des groupes d’extrême-droite, presque paramilitaires, très proches de la FACH (Force aérienne du Chili). On recevait sans arrêt des menaces. Les agents de l’Etat étaient considérés comme des ennemis par les grands propriétaires terriens.
Puis il y a eu les grèves de 1970, où ces groupes étaient très actifs. Lors des grèves, la FACH avait torturé à Neltume. Les camions privés avaient trouvé refuge dans la base militaire de Manquehue pour empêcher que l’Etat puisse les réquisitionner.
Il y avait eu 3 millions d’hectares de terres expropriées sous le président DC Frei, Allende en a exproprié 6 millions. Il y avait des situations de conflit permanent…
Pesle travaillait beaucoup avec les pauvres et les petits paysans mapuche. Du coup, il était considéré comme dangereux.

Lors du coup d’Etat, je suis arrivé à Temuco quelques jours plus tard. Pesle et bien d’autres étaient prisonniers dans une pièce à l’Indap. Luis Gomez, une connaissance, a permis que Pesle rentre chez lui.
Un jour, les militaires sont venus le chercher à l’INDAP. Des soldats avec des armes longues et un officier avec une arme de poing dont quelqu’un dit que c’était un pilote civil de Canete. C’est la dernière fois que j’ai vu Etienne Pesle… Je sais qu’il n’était pas à la prison de Temuco… Il n’y est jamais arrivé…

J’ai vu plusieurs fois Haydée, sa femme, quelqu’un de très courageux, je lui rends un grand hommage. Elle m’a expliqué toutes les démarches qu’elle a faites pour retrouver son mari.
J’ai voulu mettre des noms sur les militaires qui l’avaient arrêté. Vers 2000, deux personnes ont confirmé : il s’agit de Miguel Manriquez et Emilio Sandoval Poo. J’ai reconnu ce dernier sur une photo.
Manriquez a fait une déclaration dans laquelle il ne dit rien et est décédé.
Il n’y a jamais eu d’enquête officielle sur la disparition de Pesle par la justice chilienne.

En réponse au Président du tribunal :
J’ai été arrêté, accusé d’avoir monté un hôpital clandestin : j’ai fait 6 mois. Après j’ai été de nouveau arrêté 5 mois mais on ne m’a jamais dit pourquoi. Il y avait de gens arrêtés. L’OBJECTIF ETAIT DE FAIRE PEUR…
Je me suis réfugié à Genève où je suis assistant social.
Il faut remarquer le courage de Haydée Pesle pour les démarches de recherche en pleine dictature. Elle a ensuite mandaté un détective privé du nom de Pedro Matta, pour poursuivre les recherches. Il était connu que 100 % des détenus étaient torturés et qu’il y avait beaucoup de disparitions. Je confirme que Sandoval Poo était nommé comme l’officier qui a arrêté Pesle…

Echange avec l’Avocat général :
- Y a-t-il eu des listes dans la presse locale ?
- Oui dès le 12 septembre.
- Pesle y était-il ?
- Je ne sais pas.
- Vous avez été interrogé sur Pesle ?
- Non, ça nous a étonné : personne à l’INDAP n’a jamais été interrogé sur son arrestation.
- Haydée a-t-elle été menacée ?
- Oui, elle a été agressée chez elle par des policiers en civil. Il lui ont donné des coups sur la tête qui lui ont fait perdre l’ouie droite.
- Il n’y a eu aucune enquête avant 1990 ?
- Non, aucune, je suis sûr à 100 %...
- Vous avez été torturé ?
- Oui, par les carabineros (police en uniforme) puis par Investigaciones (police en civil).
- Ils sont venus chercher Pesle avec une Chevrolet C 10 blanche avec les sigles de la Banco del Estado de Lautaro.
- Vous êtes certain que c’est Sandoval Poo sur la photo ?
- J’ai une vive conviction que c’est Poo sur la photo.
- La répression a été dure contre les Mapuche ?
- Oui, plusieurs documents le montrent. Surtout contre les petits paysans dans la région Villarica, Lautaro, Galvarino et Temuco vers la côte.


Témoin : M. Mario Nahuelpan Pascual
Prêtre, actuellement à Monréal au Canada.
Le 19 septembre, j’étais dans ma paroisse. Arrivent 3 jeeps de la FACH, ils m’attachent et m’emmènent à la base de Maquehue. Là, dans une pièce, attaché, les yeux bandés, tout à coup quelqu’un me prend le bras et me dit son nom. Je ne comprends. Il répète son nom. Je ne comprends pas. Il me dit –Je suis prêtre, je suis Français, je suis marié, je travaille à l’INDAP. Puis, il disparaît…
On m’envoie au Régiment Tucapel où je suis torturé à l’électricité. Il m’appelle curé communiste. Après, avec 2 autres prêtres, on m’envoie en Argentine grâce à l’évêque Pinera de Temuco. Un d’entre, M. Alarcon devait être exécuté mais il a pu s’échapper. Un autre est mort… Je suis parti au Canada.
Des amis m’ont demandé de témoigner au procès de Paris. Je suis venu…

En réponse au Président de la Cour :
Quelles tortures ? Frappé dans le dos, puis de l’électricité. Je suis transféré au Régiment Tucapel, où je suis aussi torturé à l’électricité… Cela laisse des traces mentales, pas physiques. Je pense souvent à cette période.
Pourquoi tuer des prêtres ? Nous travaillions avec les pauvres. Le gouvernement avait un programme pour le développement de la personne : la dignité, l’éducation, la santé, le travail. Alors on était considérés comme des prêtres communistes, ce qui attirait la répression.
On est toujours entre la vie et la mort quand on est arrêté. On est seul face à la puissance de la FACH, ils font de toi ce qu’ils veulent. Je me suis dit : -Si c’est le moment, c’est le moment (de ma mort…)
Alarcon a reçu une balle dans la cuisse et dans la poitrine et tombe dans un canal petit mais avec un fort torrent qui emmène son corps. Il entend que les militaires disent – Le curé a eu son compte. Mais il survit, se cache et parvient à partir en Argentine. Mon ami le docteur Eduardo Gonzalez a été tué aussi, disparu de Maquehue.
Je remercie la Cour d’exister et merci à votre pays…

Témoignage de Viviana Uribe
Présidente du CODEPU, partie civile au procès plutôt que témoin précise le Président.

C’est un honneur d’être ici à ce procès qui a une valeur historique. Le CODEPU existe depuis 1980 pour lutter pour la Vérité et la Justice et contre l’impunité. Nous avons été perquisitionnés, persécutés, réprimés, incendiés, des membres ont été emprisonnés, un membre a été tué à Concepcion, et le dernier assassiné de la dictature, Jecar Neghme dont le père aussi a été tué, sortait d’une de nos réunions en septembre 1989.
IL S’AGIT DE RECUPERER UN FRAGMENT DE VERITE HISTORIQUE POUR LES NOUVELLES GENERATIONS.
En 1987, j’entre au CODEPU après l’exil. On a commencé par un travail d’enquêtes, essayer d’organiser les ex prisonniers politiques, non seulement pour chercher le destin des détenus-disparus (DD) mais aussi pour trouver le nom des tortionnaires et des responsables.
Nous donnons des listes de DD à la Commission Vérité et Réconciliation mais aussi celui de tortionnaires.
En 2000, nous avions 1.500 témoignages présentés avec insistance pendant 20 ans pour que se crée une Commission nationale de la torture. Les familles des DD trouvaient toujours les portes closes, surtout chez le pouvoir judiciaire. On a mis tous les noms des responsables dans un livre appelé « Pages en blanc », pages avec le nom des tortionnaires connus à l’époque et qu’il fallait continuer à remplir. Nous avons aussi écrit un livre sur les femmes enceintes disparues, et sur les Chiliens morts à l’étranger (où apparaît Claudet avec 62 autres personnes). De 74 à mi-75, la DINA a fait disparaître 375 personnes. Tous les noms de ce procès sortent déjà là comme responsables.
GARANTIR LE DROIT A LA VERITE ET A LA JUSTICE EST IMPORTANT PAS SEULEMENT POUR LES 4 ICI. ICI REPOSE LA CONFIANCE EN LA JUSTICE.
Et cette confiance, nous l’espérons, sanctionnera les responsables.
Ce procès me rend l’espoir. Thomas Mann écrivait :
« Depuis que ceci est arrivé,
Notre âme n’a plus de repos ».

En réponses au Président :
- Le nombre des DD est de plus de 1190 mais c’était tous des responsables, des leaders, donc importants dans les organisations, les partis, les familles, les localités et la société. Le dommage est immense.
- Les 2 Commissions (Rettig et Valech) ? Temps et diffusion limités. Les Commissions ont importance énorme, pour le Chili mais aussi pour l’humanité. Elles enregistrent tout ce qui s’est passé à chaque moment et dans chaque ville. En qualifiant la victime de victime, on lui donne une certaine réparation, mais aussi à sa famille et à la société. Le plus difficile est d’identifier les responsables.
Aujourd’hui, la justice est étrange. De plus de 300 agents condamnés, seuls 51 sont en prison. Et c’est une prison confortable pour ces assassins (Punta Peuco), une prison dorée… Ceux qui n’ont pas eu le courage de venir : ils disent toujours qu’ils sont analystes, employés, fonctionnaires. Ils n’ont jamais accepté la responsabilité de leur grade.
Pour qu’il y ait quelques succès, il faut des juges concernés, des avocats concernés, des survivants qui dévoilent toutes les formes et méthodes de la répression, des familles disposées à obtenir la vérité, un réseau de témoins.
Le Président : Seul Romo Mena a parlé, avec des précisions sur Chanfreau…

En réponse à Me Sarfati :
Toute ma famille a subi la répression. Moi aussi. En 1974, la Dina était à son top, c’est pourquoi je connais beaucoup d’agents. J’ai été torturée puis envoyée à Tres Alamos où j’ai rencontré Erika Hennings. Après ce fut une longue vie de rencontres…

L’importance de l’opinion publique internationale ? Il est très important de la mobiliser.
LA SOLIDARITE INTERNATIONALE A ETE ESSENTIELLE. CE PROCES L’EST AUSSI…
Le plus difficile, ce sont les gens pauvres des zones éloignées. Ils n’ont pas accès à des avocats et ne peuvent porter plainte.

En réponse à M. l’Avocat général :
La est un élément transversal de la répression. Elle est partout. La Comm. Valech a reçu 35.000 témoignages et retenu 22.000. LA TORTURE ETAIT UNE POLITIQUE D’ETAT.


Déclaration de Roberto Garreton

Au coup d’Etat, j’étais membre de la DC. Nous étions choqués, mais alors on a aidé les amis et les collègues, c’était le moment de défendre les droits humains.J’ai travaillé au Comité Pro Paz puis au Vicariat de la Solidarité de l’Eglise catholique. J’ai assisté à 103 Conseils de guerre. On a déposé des milliers d’Habeas Corpus (recours obligeant les autorités à montrer un détenu au juge).
IL N’Y A PAS EU UNE SEULE ARRESTATION CONFORME AUX LOIS, MEME PAS AUX LOIS DE LA DICTATURE !
Le coup s’est préparé bien avant le 11 septembre. Des gens ont été arrêtés les 7, 8 et 9 septembre car le coup avait de fait déjà commencé.
Les « Bandos » (annonces de la Junte militaire) régissaient la vie. Le Bando 30 du 17 septembre dit : « Pour chaque innocent qui tombe, seront exécutés 10 éléments marxistes indésirables ». Deux jours plus tard, Pesle disparaissait…

Le pouvoir judiciaire s’était mis du côté des militaires. Le président de la Cour suprême ne déclarait-il pas : « Je manifeste publiquement ma complète complaisance avec les déclarations du gouvernement militaire ».
Fin 1974, on commence à se demander où sont toutes les personnes qui ont été arrêtées. On parlait alors de « personnes absentes ». Avec la DINA, ils deviennent des disparus.
Toute notre lutte était pour savoir la vérité. La droite chilienne aujourd’hui dit qu’elle ne savait pas. Mensonges ! Claudet et Chanfreau ont été victimes de la DINA.
Il y a deux méthodes de répression : par des instruments légaux, par des actions criminelles.
Actions criminelles : DD, tortures, secrets militaires, lois d’amnistie, exil forcé, etc, tout cela accepté par la CS.
Instruments légaux : Etat de siège donc aucun recours judiciaire, utilisation de la justice militaire, pas de procédure qui respecte l’Etat de droit. Au mieux, les Habeas Corpus ont réduit un petit peu l’intensité des prisonniers en question.
Il y a eu des violations systématiques des droits humains, selon un programme pré-établi. Ce furent des violations institutionnelles. Ils nous ont volé tous nos droits.

Aujourd’hui, les juges ont reconnu 20 ans plus tard ce que nous disions dès le début. La justice dépend de l’équilibre des juges de la Cour suprême. Ils sont 5 à juger. Cela dépend des maladies, des présents si c’est 3-2 dans un sens ou dans l’autre !

Que pense-t-on du procès au Chili ? On ne pense rien. A part quelques magazines, la presse quotidienne ne s’y intéresse pas. Elle est contrôlée par la droite.

Arrestation de Pinochet à Londres a produit deux effets :
- Effet Garzon : la justice est possible ;
- Effet Pinochet : les inculpés ne pourront plus jamais quitter le Chili sans se faire arrêter.

Ils disent qu’il y avait l’Etat de guerre. Mais contre qui ? Ils parlent d’ennemis : les partis de gauche et du centre ; c’est la moitié du pays ! Quand a-t-elle commencé ?



Déclaration de M. Neponucemo Paillalef Lefinao

Ancien sous-directeur de l’INDAP à Temuco.
Allende avait chargé Etienne Pesle d’un rapport sur l’occupation de terres par des petits paysans. Il va sur le terrain ; apparaît le propriétaire terrien qui le menace.
Après le coup, il est arrêté et relâché en disant : « Le lion n’est pas si redoutable ». Il est de nouveau arrêté. Je me suis renseigné. On me disait : il n’y a pas de solution, on n’en parle plus…

Lors de déclarations à Pedro Matta, j’ai dit :
On m’a dit que la patrouille était dirigée par Emilio Sandoval Poo. Puis Sandoval vient me demander mon aide . Je lui ai dit : - Comment puis-je t’aider si tu ne dis pas la vérité ? Poo est un homme d’affaire très prospère.
IL SE DIT TRES MALADE MAIS QUAND ON LE VOIT DANS LA RUE, ON SE DEMANDE CE QU’IL POURRAIT BIEN AVOIR !
C’est des excuses pour ne pas venir.
Plusieurs témoins à l’arrestation de Pesle à l’INDAP. Il y a eu des pressions sur des témoins pour qu’ils ne viennent pas témoigner.

Je sais que Pesle était un homme bien et bon. C’est une grande contradiction avec comment la droite le décrit, et cela nous indigne. Il n’y a jamais eu d’enquête au Chili.
Pourquoi je suis ici ? Quand il a été arrêté, je n’ai rien fait. J’avais 4 enfants. Maintenant je peux…


Témoignage de Roberto Pesle (fils d’Etienne)

J’avais 7 ans. J’ai essayé de ne pas en faire un dieu pour pouvoir simplement l’aimer.
Chez nous les militaires ont tout saccagé pour chercher des armes. Ma mère, mon oncle et ma tante ont commencé à le chercher.
J’ai donc vécu dans un univers de femmes. A l’internat, j’étais avec des gens aisés où Pinochet était un héros. Les fins de semaine, j’étais au milieu de militantes, de résistantes, visites aux PP, avec des gens pauvres…
Ma mère a été attaquée à la maison. On a quitté le Chili après 8 ans en dictature.
APRES 37 ANS, JE DEMANDE QUE JUSTICE SOIT FAITE, VERITE RESTITUEE, REPARATION. JE PARLE AU NOM DE TOUTES LES FAMILLES DE DISPARUS.
Ce n’est pas le doute qui nous rend fous, mais la recherche de la vérité. La vérité ne vaut que si elle est partagée.
Je suis prêt à affronter ces lâches. La légitimité de ce procès vient du manque de justice au Chili. Ma mère a trainé un cercueil vide pendant 37 ans. Quand Pinochet a été libéré à Londres, j’ai pleuré d’impuissance.
Il faut lire la page, mais aussi l’écrire. C’est ce qui se passe aujourd’hui.
On attend depuis tant de temps. Je m’approprie ce procès et j’espère qu’il servira à d’autres…


Témoignage de Hubert Pesle, frère d’Etienne.

Je suis allé au Chili en 1974 pour retrouver Etienne. Nous avons rencontré des gens avec l’aide du Père Robert : des religieuses, la Crix rouge, le consul de France à Temuco, M. Alzuget ; le comité Pro Paz. Un père canadien nous dit que beaucoup de gens sont fusillés sur des ponts et les corps jeté à l’eau. Le courant les entraine vers les réserves mapuche. Quand ils les trouvent, les Mapuche les enterrent…
On est allés au Vicariat de la Solidarité, à la poblacion La Victoria.
Nous n’avons trouvé aucune trace d’Etenne.

Le Président de la Cour lit alors une série de déclaration de témoins qui montrent la participation de Emilio Sandoval Poo à l’arrestation, interrogés par le détective privé Pedro Matta mandaté par Haydée Pesle : M. Lara, Aguilera Salas, Victor Figueroa, Guillermo Diaz, Riquelme Inostroza, Gabriela Nera, Wilfredo Alarcon, le prêtre abattu qui a survécu et est parti en Argentine,
Interrogé par Matta en janvier 2001 par téléphone, Sandoval Poo lui dit que « tout cela a bien valu la peine car le pays avait été attaqué par les communistes, qu’il était fier de ce qu’ils avaient fait… »
Après, que lui n’avait pas réalisé d’opérations de guerre. A la fin, il dit au détective qu’il ne peut l’aider plus loin et il coupe la communication.

Le Président de la Cour remarque que Emilio Sandoval Poo, en liberté au Chili, ne s’était pas fait représenter au procès.






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Session du vendredi 10 décembre 2010 
samedi 11 décembre 2010, 12:04 AM
SESSION DU VENDREDI 10 DECEMBRE 2010

Deux anniversaires :
- Jour international des droits humains.
- 4e anniversaire de la mort de Pinochet qui a ainsi échappé au jugement…

Aujourd’hui, examen du dossier JORGE KLEIN .
Le Président du tribunal relate l’histoire de Klein. Né de Rodolfo Klein et Lote Pipper, Autrichiens réfugiés du nazisme en France. Emigrent au Chili en 1953. Excellent élève. Klein devient médecin. Il disparaît le 11 septembre du Régiment Tacna.
Ci-dessous, un résumé des dépositions des témoins appelés à la barre par les parties civiles et en vertu des pouvoirs discrétionnaires du Président.

Témoignage d’Isabelle Ropert

- Henri Ropert, mon frère, 20 ans, faisait partie du Secrétariat d’information sur l’opinion publique. Ma mère était secrétaire personnelle d’Allende. Le 11, ma mère parvient à entrer au Palais de La Moneda mais Henri est capturé. On a retrouvé son corps dans le fleuve Mapocho puis à la morgue avec une vingtaine de balles dans la tête et le corps. Toute ma famille a été torturée.
- Je suis partie en Suède, Mes fils de 9 mois et 13 ans ne pouvaient pas entrer au Chili car considérés comme des « dangers pour la sécurité intérieure »… Après, en France, à Cuba et en Argentine. En 1987, je peux rentrer au Chili.
- On ne peut former notre deuil. Nous avons recours à la justice française pour qu’elle rende justice à ses citoyens. Nous n’avons plus d’autre possibilité. Je plaide aussi pour mon frère Henri. Notre plainte n’a pas été acceptée par le juge français car, comme on a retrouvé le corps de mon frère, la prescription a joué… Nous sommes arrivées trop tard.
- Il y avait deux médecins en plus de Jorge Klein, dans le groupe de prisonniers de La Moneda : Eduardo ‘Coco’ Paredes, directeur de Investigaciones, la police civile, et Enrique Paris, ami d’Allende, toujours présent à La Moneda.
- Le père de Klein a écrit au président Pompidou sans réponse.
- Il y a une semaine, Brady Roche s’est procuré un certificat déclarant qu’il était mentalement inapte à participer à un procès, ce qui lui permet de ne pas se présenter…

Sur des questions de Me Bourdon :
- Klein était analyste du CENOP, Centre d’infos sur l’opinion publique où il travaillait avec Beatriz, fille du Président, un groupe de sa confiance
(le témoin décrit la journée du 11 septembre).
Nous voulions changer les choses. Nous savions que l’Armée ne s’intègrerait jamais aux changements sociaux (avec des exceptions, comme dans la Marine où de nombreux cadets et sous-officiers se sont opposés au coup d’Etat et ont été torturés et tués).
On a dû se cacher, répression était partout, des cadavres partout… Il y avait le couvre-feu.
- La perception de ce procès au Chili m’épouvante. Il n’y a ni TV ni journaux ni presse chiliens. La presse, presque toute de droite, s’autocensure. Hier soir, j’ai appelé les canaux de TV. Ils voulaient des images-chocs. Je leur ai montré l’importance de ce procès qui sera filmé, où ailleurs un tel procès a-t-il lieu ? Le Chili ne veut pas savoir, il y a eu 17 ans de silence en dictature souvent brisé par des revues d’opposition. Aujourd’hui, elles n’existent plus, le silence est affreux…
- Divers témoignages disent que Pinochet aurait assisté à des tortures. C’est très possible. Elimination rapide des témoins de sa traitrise ? Je ne sais pas. Mais l’île-prison de Dawson en Patagonie était prête avant le coup. Ils savaient qui était qui et où se trouvaient toutes les archives.
ILS ONT FAIT DISPARAITRE DES GENS. AUJOURD’HUI, ILS VEULENT FAIRE DISPARAITRE LEUR MEMOIRE…

En réponse à Me Katz :
Exil en France. Importante aide de l’Etat et des ONG.

En réponse à M. l’Avocat général :
Il n’y a eu aucune procédure légale contre mon frère avant son exécution. J’ai déposé une plainte en 1987. Une tante et un cousin ont vu le corps, il y avait des signes de torture.
Ramirez Pineda est un sadique ! Il a été arrêté en Argentine et extradé vers le Chili.


Témoignage de Vanessa Klein
Fille de Jorge Klein et la Brésilienne Alice Vera Fausto. Psychiatre.
A mes 18 mois, ma mère rentre au Brésil. Quand on m’interroge sur mon père, je disais qu’il était « mort-disparu ». A mes 11 ans, ma mère fait une dépression, je me rends compte qu’elle attend toujours le retour de mon père. Elle doit entrer en centre médical mental, elle croit toujours que les militaires la poursuivent. En 1982, retourne au Chili pour rencontrer ses grands-père et des amis de la famille.

Ma mère se fait du souci pour moi parce que je suis ici : - Que vont-ils te faire ?
Mon grand-père meurt en 1989. Je reste 7 mois au Chili en 1990, c’est la fin de la dictature, pour être avec les gens, avec mes oncles et tantes.
Je suis allée à la Commission Rettig où j’ai appris ce qui était arrivé à mon père, que le 14 septembre, il était déjà mort… J’ai cru que je ne saurai jamais rien de lui. J’ai reçu le soutien de l’association PRAIS d’aide mentale.
A 18 ans, je demande une carte d’identité chilienne mais il faut l’autorisation des deux parents. Beaucoup de problèmes administratifs. Je retourne au Brésil, ma grand tante meurt. Ce n’est qu’en 1992 que l’administration accepte de me donner un document sur la « mort présumée » de mon père.
J’ATTENDS DE CE PROCES UN JUGEMENT, UNE DECISION, UN VERDICT QUI DETERMINE QU’IL Y A EU CRIME, pour ma vie, mon histoire, mes enfants.
Nous avons vu au Brésil, les effets dérisoires de l’amnistie…
SI ON OUBLIE, CELA SE RETOURNE CONTRE MA VIE ET CELLE DE MES ENFANTS…

Sur une question du Président :
Il n’y a pas d’autre mention du nom de mon père que celle dans le rapport Rettig. Le fils de Jimeno (disparu de La Moneda) m’a dit : - Va en France…
La juge Amanda Valdovinos m’a demandé une trace d’ADN et est allée au Brésil en 2009 prendre une trace de ma mère. Si on trouve des restes, même petits, on pourrait établir un fait.

Sur une question de Me Bourdon : (« c’est rare de la part d’un avocat, mais je remercie ma cliente… »)
Je sais maintenant beaucoup sur mon père par les gens au Brésil et au Chili. Il était charismatique, aimait discuter, sportif, charmeur, respecté par ses adversaires, aimait partager ses idées politiques et culturelles, très pro et très proche d’Allende.
Qu’est-ce que ce box des accusés change ? Je crois qu’après le verdict, nous devrons vivre avec cela, moi mais les assassins aussi. Leurs voisins, amis, enfants, petits enfants sauront ce qu’ils ont fait. Et moi aussi…
Lors du report du procès en 2008, j’ai eu peur que ce procès n’arrive jamais. J’ai cessé de communiquer pendant longtemps, cela m’a fait très mal.
JE SUIS HEUREUSE QUE CE PROCES AIT MAINTENANT LIEU…


Témoignage de René Bendit

Ami d’enfance de Klein, puis en politique et professionnellement.
Le témoin décrit leurs vies de jeunesse, puis d’études. Il montre des photos. Deux impacts pour les jeunes de l’époque : le coup d’Etat contre Juan Bosch en République Dominicaine en 1965 et le livre de Régis Debray sur le foquisme qui disait que la révolution n’était pas possible sans lutte armée. Klein disait que c’était une erreur. C’est pour cela qu’il a quitté le PS où ces idées avançaient et rejoint le PC qui, de l’avis même des militaires, était une force de stabilité au Chili, il cherchait le changement social par les élections.
Après l’élection d’Allende, Klein participe à la création du CENOP, Centre d’études sur l’opinion publique devant fournir des enquêtes, des analyses et des rapports au Président.

LA RECONSTRUCTION DE LA MEMOIRE EST TRES IMPORTANTE.
On ne peut envisager le futur sans assumer le passé. La moitié des Chiliens, toutes classes confondues, ne veulent rien savoir de la dictature… « Pour ne pas déstabiliser le pays… ».
Klein était toujours optimiste.

Lecture par le Président d’un extrait du livre « Pourquoi nous étions médecins du peuple », relatant la personnalité de Klein.

Déterminer les responsabilités
Ramirez Pineda : commandant du camp Tacna. Accusé d’avoir
- voulu exécuter les prisonniers de La Moneda dès leur arrivée ;
. autorisé la torture ;
- organisé leur départ vers le camp de Peldehue où ils ont été exécutés et enterrés, Klein parmi eux.
Pour sa défense, il déclare (août 2010 sur commission rogatoire française) que 1500 personnes sont passées par le camp puis transférés au Stade National ou libérés. Il ne connaît pas Klein. Aucun nom de prisonniers n’a été pris.
Rafael Ahumada Valderrama : selon un journaliste, il se serait porté volontaire pour réaliser l’exécution des prisonniers.
Brady Roche : à la fois chef de la garnison de Santiago et de la IIe Division d’Armée. Il était le chef et le coordinateur des opérations sur Santiago et aurait ordonné le transfert des prisonniers au Régiment Tacna.


Témoignage de Joan Garcés
Nationalité espagnole, juriste, conseiller personnel d’Allende.
Il décrit les événements du 11 tels qu’il les a vécus.
Deux conceptions s’affrontent : la force du droit, une conception de l’Etat de droit et une manière de vivre étaient mises en danger. Allende était imprégné du droit comme point d’ancrage de la société.
Fin août, Allende cherche un accord politique avec la DC.
Début septembre, on avertit Allende de mouvements de camions vers Santiago. Allende appelle Brady qui lui répond que ce sont des préparatifs pour un défilé. A 6h du matin du 11 septembre, Brady dit au Pésident qu’il va envoyer des troupes pour contrôler Valparaiso, prise par la Marine.
Brady a ainsi sciemment menti plusieurs fois à son président. SA RESPONSABILITE EST MAJEURE.
La haute magistrature de la Cour suprême a soutenu le coup d’Etat, ce qui est une négation absolue du droit car les citoyens n’avaient ni protection ni recours juridiques. Les Cours ont systématiquement rejeté les Habeas Corpus ce qui fermait les portes de la justice.

Je ne sais pas pourquoi je suis vivant, les choses de la vie…

Sur question de Me Bourdon :
L’affaire française n’aurait pas pu avoir lieu sans la justice espagnole ? C’est la coopération internationale au niveau du Droit international entre les justices espagnole et britannique qui a permis l’arrestation de Pnochet à Londres, ce qui a motivé le dépôt des plaintes en France dès octobre 1998. IL FAUT RENDRE LE DROIT INTERNATIONAL EFFECTIF !
Sur question de Me Sarfati :
Il n’y a pas de compétence personne passive (base du procès en France) en Espagne. Nous nous sommes basés sur des Conventions internationales : les faits se paraissent à un génocide, mais les groupes politiques ne sont pas inclus dans la définition. Nous avons alors utilisé la notion de « groupe national » qui, elle, si, existe, et les Convention contre la torture ainsi que contre le terrorisme pour monter notre dossier.

Sur question de Me Katz :
CE PROCES PARTICIPE AU DEVELOPPEMENT VIRTUEUX DU DROIT INTERNATIONAL.
Il y a eu des effets positifs de ce procès en Espagne, au Chili, en Grande Bretagne, en Belgique et en Suisse. Si j’étais avocat français, je serais sur les bancs des parties civiles.
PAS D’OUBLI POSSIBLE. CES MILLIERS DE VICTIMES CHILIENNES SONT ICI AVEC NOUS.
Lorsqu’Allende annonce un referendum populaire pour le 15 septembre aux militaires, ceux-ci et la droite savent qu’ils vont le perdre. Pinochet change de camp et le coup a lieu le 11…
Ils ont voulu EXTIRPER la République.


Témoignage de Paz Rojas

Neuropsychiatre, membre de l’équipe de santé d’Allende.
J’ai connu Klein à l’hôpital où nous travaillions tous les deux.
Lors du coup d’Etat, le général Palacios, chargé de l’attaque au Palais de La Moneda, a été blessé. Le docteur Gijon l’a soigné et le général a fait libérer tous les médecins présents dans La Moneda. Sauf trois : Enrique Paris et Coco Paredes qui ont affirmé ne pas être là comme médecin mais pour raisons politiques, et Klein qui a déclaré qu’ils n’avait pas ses papiers… Les 3 ont disparu.

Paz Rojas a organisé une consultation pour les gens qui avairent subi des tortures et pour des membres des familles qui recherchaient leurs disparus. Elle conte le récit de cette jeune fille brûlée partout par des cigarettes… Il y a 4 formes de tortures : physiques, psychologiques, sexuelles et biologiques.
Elle a dû quitter le Chili après un an vers la Suède et la France où elle ouvre un cabinet semblable. Des dizaines de Chiliens, Argentins, Uruguayens y concourent en état de désespoir.
« J’ai été beaucoup aidée par la CIMADE. Nous avons écrit plusieurs livres sur la torture et ses effets. »
J’ai rejoint le CODEPU. Les femmes de l’association des détenus-disparus (AFDD) et exécutés politiques (AFEP) manifestaient dans les rues avec des pancartes : « Vivants ils les ont pris, vivants nous les voulons », puis « Vérité et Justice », puis « Non à l’impunité ».

Pinochet est un assassin et un voleur. La vérité est essentielle pour construire les fonctions mentales. SANS VERITE ET SANS JUSTICE, C’EST L’IMPUNITE…
La torture continue dans le monde aujourd’hui. Le plus grave, c’est que des médecins, des collègues, cherchent le moyen pour que la torture ne laisse pas de traces.

Aucune des 2 Commissions (Rettig et Valech) n’est autorisée à donner le nom des tortionnaires. On a peu parlé des Mapuche du sud Chili. Ils ont été effroyablement torturés et les femmes violées, leurs maisons brûlées. Mais comme cela se faisait dans leurs maisons et non dans des prisons ou des centres de torture, leurs cas n’ont pas été répertoriés par ces commissions. Nous travaillons sur cela en ce moment.


REPRISE DU PROCES LUNDI 12 A 9h30 .

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