Le blog de Jac Forton sur l'Amérique latine
CHRONOLOGIE du PROCES 
mardi 21 décembre 2010, 12:28 PM
CHRONOLOGIE DU PROCES

MERCREDI 8 DECEMBRE
Entrée des jurés.
Appel des accusés et de leurs avocats
Constitution des parties civiles
Début de la lecture de l’ordonnance de renvoi

JEUDI 9 DECEMBRE
DECLARATIONS DES « TEMOINS DE CONSCIENCE » ou « GRANDS TEMOINS »

Suite et fin de la lecture de l’ordonnance de renvoi
Qualification pénale
Témoignage de M. Louis JOINET
Témoignage de M. Stéphane HESSEL
Témoignage de M. le juge Roger LE LOIRE
Témoignage de Mme Magdalena GARCES

VENDREDI 10 DECEMBRE
EXAMEN DU DOSSIER GEORGES KLEIN

Témoignage de Mme Isabelle ROPERT
Témoignage de Mme Vanessa KLEIN
Témoignage de M. René BENDIT
Témoignage de M. Joan GARCES
Témoignage de Mme Paz ROJAS

LUNDI 13 DECEMBRE
EXAMEN DU DOSSIER ETIENNE PESLE

Témoignage de M. Eduardo HERRERA NAVARETE
Témoignage de M. Mario NAHUELPAN PASCUAL
Témoignage de Mme Viviana URIBE TAMLAY
Témoignage de M. Roberto GARRETON
Témoignage de M. Nepomuceno PAILLALEF LEFINAO
Témoignage de M. ROBERTO PESLE
Témoignage de M. Hubert PESLE

MARDI 14 DECEMBRE
EXAMEN DU DOSSIER ALPHONSE CHANFREAU

Témoignage de M. Cristián VAN YURICK
Témoignage de M. Miguel Angel REBOLLEDO
Témoignage de M. Eric ZOTT
Témoignage de M. Alejandro RETAMAL
Témoignage de M. Bernard CHANFREAU
Témoignage de Mme Erika HENNINGS
Témoignage de Mme Natalia CHANFREAU

MERCREDI 15 DECEMBRE
EXAMEN DU DOSSIER JEAN-YVES CLAUDET

Témoignage de Mme Carmen HERZ
Témoignage de M. John DINGES
Témoignage de M. Alejandro CARILLO
Témoignage de Mme Marcelle CLAUDET
Témoignage de Mme Jacqueline CLAUDET
Témoignage de M. Martín ALMADA
Témoignage de M. Zelma MICHELINI
Témoignage de Mme Isabelle ROPERT

JEUDI 16 DECEMBRE
Lecture du témoignage écrit de René VALENZUELA
Déclarations écrites des accusés
Déclaration écrite de M. Manuel CONTRERAS

Plaidoiries des avocats :
Me Claude KATZ pour la FIDH et la LDH
Me BECTARTE pour la FIDH et la LDH
Me Sophie THONON pour FAL
Me Sophie THONON pour l’ASEXPPCH
Me Benjamin SARFATI pour le CODEPU
Me Sophie THONON pour la famille CLAUDET
Me William BOURDON pour les familles KLEIN, PESLE et CHANFREAU


VENDREDI 17 DECEMBRE
- Propos liminaires de M. le PROCUREUR GENERAL de Paris, François FALLETTI,
- Plaidoirie de M. l’AVOCAT GENERAL PRES LE PARQUET, Pierre KRAMER,
- Verdict de la Cour d’Assises de Paris, lu par M. le PRESIDENT DE LA COUR, Hervé
STEPHAN, assisté par deux conseils, Mmes HILPERT et DEBOUE, magistrats au Tribunal de Grande Instance de Paris.


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VERDICT DE LA COUIR D'ASSISES 
mardi 21 décembre 2010, 12:23 PM
vendredi 17 décembre 2010

LE VERDICT DE LA COUR D’ASSISES

José ZARA HOLGER : acquitté

Manuel CONTRERAS SEPULVEDA : perpétuité

Pedro ESPINOZA BRAVO : perpétuité

Julio BRADY ROCHE : 30 ans

Marcelo MOREN BRITO : 30 ANS

Miguel KRASSNOFF MARTCHENKO : 30 ans

Osvaldo RIBEIRO (RAWSON) : 25 ans

Enrique ARANCIBIA CLAVEL : 25 ans

Raul ITURRIAGA NEUMAN : 25 ans

Gerardo GODOY GARCIA : 25 ans

Joaquin RAMIREZ PINEDA : 25 ans

Basclay ZAPATA REYES : 25 ans

Rafael AHUMADA VALDERRAMA : 20 ans

Emilio SANDOVAL POO : 15 ans

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PLAIDOIRIE DE L'AVOCAT GENERAL  
samedi 18 décembre 2010, 10:03 PM
Vendredi 17 décembre 2010

PLAIDOIRIE DE M. L’AVOCAT GENERAL PIERRE KRAMER
Un des témoins de la partie civile disait : « Il n’y a pas de mots ». Mais il y des textes !
Le mot disparaître a deux sens : ne plus être visible, et mourir.
C’est un paradoxe que les disparus sont très présents. Ce sont les accusés, déserteurs du prétoire, qui sont invisibles.

LE CAS DE M. GEORGE KLEIN

Les témoins ont tenu à venir 37 ans après le coup d'Etat. Pour eux, c’est comme si c’était hier. On a obtenu toutes les informations sur ce qui s’est passé, les heures, les duplicités (Brady Roche qui rassure Allende alors même qu’il s'aligne derrière Pinochet), les préparatifs du coup d’Etat (les soldats du Régiment Tacna qui reçoivent 100 balles chacun le 10 septembre), le bombardement, l’assaut. On a chronologie, les témoignages.
On sait tout sur les personnes qui ont quitté le Palais de La Moneda par Morandé 80 et qui ont été transférées au Régiment Tacna. Cela apparaît aussi dans le Rapport Vérité et Réconciliation de 1991, dans lequel on veut la vérité quitte à faire l’impasse sur le nom des auteurs des atrocités. A ce sujet, on a les déclarations d’anciens conscrits, de journalistes.

Klein ne fait l’objet d’aucune procédure après sa détention. Ce qui est prévu, c’est tout simplement l’élimination. Il existait des listes de personnes à rechercher et éliminer (témoignage de Soane, ancien chef de la police civile). Soustraire une personne de tout contact extérieur était une mise en condition de mort imminente.

Les accusés sont : Brady Roche, Ramirez Pineda, Ahumada Valderrama. Tous les témoignages se recoupent. Pour connaître le sort de Klein, la famille prend des risques : elle va au SENDET (Service national des détenus), elle le cherche partout. Partout elle rencontre le déni de détention auprès des autorités.
On a parlé de démarches illusoires. Non, car les diverses Commissions tiendront ces démarches en compte.
Il faut maintenant entrer dans la voie de la condamnation.

LE CAS D'ETIENNE PESLE

Nous avons entendu le témoignage d’un prêtre qui vit aujourd'hui au Canada. Détenu avec Pesle qui lui dit : « Je suis prêtre, je suis Français, je suis marié… » Un autre prêtre du nom d'Alarcon, un miraculé qui a été fusillé, a survécu et s’est échappé, a également donné son témoignage par écrit. Toute l’affaire Pesle repose sur des témoins. Tous mettent Emilio Sandoval Poo en question.
Le témoin Nepomuceno Paillalef raconte qu’il n’était pas très enthousiaste pour venir témoigner en France car les conditions au Chili étaient difficiles. De plus, deux témoins au moins ont préféré ne pas venir suite à des pressions locales.
Il est reproché à Sandoval Poo une arrestation suivie d’actes de torture. Poo est un grand commerçant local. Cette région a été l’une des plus réprimées.

Je ne veux pas remplacer la défense. J’invite la Cour à prendre en compte les éléments suivants : arrestation suivie de tortures ; il existait des listes de personnes ciblées pour leur idéal, et il s’agissait bien d’un plan concerté. De plus, Emilio Sandoval Poo est un officier de réserve, ce n'est pas un grade inférieur. Au moment des faits, il y avait déjà eu des arrestations et des exécutions.

On peut considérer cette arrestation suivie de disparition comme un délit continu, selon les lignes de la Convention contre la disparition forcée de personnes.
Autre point déterminant : la négation de l’arrestation, son caractère dissimulé. C’est à partir du moment où l’on sait ce qu’est devenue la personne que peut commencer à courir la prescription.
On a bien en main, toutes les preuves des termes de l’accusation donnée dans l’ordonnance de renvoi du juge d’instruction.

Il s'agit bien d'une période d’élimination des opposants par la DINA, un service de renseignement structuré et sauvage.

LE CAS D’ALPHONSE CHANFREAU

Le meilleur réquisitoire est le témoignage de Erika Chanfreau, d’une grande dignité.
Les militaires sont formés au canon de la guerre subversive pour laquelle l’ennemi est intérieur. Avec la DINA, la torture est érigée système. Avec de telles méthodes, la structure du MIR tombe peu à peu…
L’Etat utilise des procédures clandestines, dans des centres de torture clandestins, des tortures extrêmes… Le Président Lagos parlera de « l’énorme abjection dans notre patrie… »

Erika Hennings, épouse de Chanfreau, met en cause des agents tels que Gerardo Godoy, Miguel Krassnoff, Zapata Reyes, Moren Brito, Osvaldo Romo. Des témoignages proviennent aussi de militants "retournés" (Luz Arce, Flaca Alejandra,…) qui expliquent les techniques de tortures. Tout cela sous la direction de Manuel Contreras et Espinoza Bravo. Nous avons entendu des témoignages tels que celui de M. Rebolledo devant la Cour.

Chanfreau a-t-il été emmené à la Colonie Dignidad ? Plusieurs témoignages concordent en ce sens (Menanteau à Matta) (la juge Gloria Olivares). La famille a réalisé de nombreuses démarches. Elle n’a obtenu aucune garantie judiciaire. La cause a été transmise à la justice militaire et le non-lieu a été déclaré.
Selon les autorités, il n’y a jamais eu de procès avec condamnation. Il y a donc plénitude de juridiction ici pour juger le cas Chanfreau.

LE CAS JEAN-YVES CLAUDET

Le 30 septembre 1975, assassinat du général Prats et de son épouse à Buenos Aires.
Le 6 octobre 1975, tentative d’attentat contre Bernardo Leighton et son épouse à Rome.
Le 1er novembre 1975, disparition de Claudet à Buenos Aires.
Le 21 septembre 1976, assassinat de Orlando Letelier à Washington.

Des documents déclassifiés aux Etats-Unis montrent les dessous de ces affaires.
Il ne faut pas confondre amnistie avec amnésie.

José Zara semble bien hors cause car l’alia « Luis Gutierrez », qui se réfère à un poste et non à une personne, semble viser Raul Iturriaga Neumann et non Zara.

La torture doit être retenue comme une circonstance aggravante. Contreras et Espinoza doivent être considérés comme impliqués en tant que chef et sous-chef de la DINA, en tant que complices de séquestre et de tortures. On connait aujourd'hui l’organigramme complet de la DINA. L'alors colonel Contreras a déclaré qu’il « rendait compte quotidiennement à Pinochet au petit déjeuner… »

Les faits et les charges d’accusation sont établis. J’aurais aimé entendre les accusés dire : « Nous nous sommes trompés… » Mais ils ne sont pas venus…

J’en viens aux réquisitions :
L'utilisation de la procédure par défaut : si elle n’existe pas, c’est la porte ouverte à l’impunité. Il ne faut pas devenir otage des accusés, il ne faut pas qu’ils soient maîtres du temps. La procédure par défaut a reçu l’acceptation de la CEDH. Elle est parfaitement équitable. Nous avons appliqué le droit commun, pas une procédure d’exception.
De plus, la Convention contre les disparitions dit clairement que l’amnistie ne doit pas être un obstacle à la justice. Le droit à la justice est dans toutes les Conventions : CIDH, CEDH, etc.
La défense des droits fondamentaux est essentielle. L’autorité judiciaire doit contrôler toute privation de liberté et faire respecter l’Habeas Corpus.

La complicité de Contreras, Espinoza et Ribeiro est clairement établie. Je demande une peine de 20 ans pour ces trois accusés.
Pour tous les autres, je demande 15 ans.
Il faut confirmer les mandats d’arrêt internationaux.



Le Président de la Cour ordonne que le dossier de la procédure soit remis à la greffière, ce qui termine l’audience.


Lors de la reprise de l’audience, le Président lit les Instructions et règles d’une telle procédure : les juges ne doivent répondre qu’à une seule question :
« Avez-vous acquis une intime conviction basée sur des preuves et des arguments de la défense ? »
La Cour se retire pour délibérer…



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DECLARATION DU PROCUREUR GENERAL DE PARIS  
samedi 18 décembre 2010, 07:52 PM
Vendredi 17 décembre 2010

PLAIDOIRIE DU PROCUREUR GENERAL DE PARIS FRANCOIS FALLETTI

Il est souhaitable à ce stade que le Procureur général près la Cour de Paris vienne s’engager dans la procédure. Le Ministère public est indivisible. Ceci est l’engagement du Parquet général. Il est essentiel que s’illustre la volonté de développer l’action du Ministère Public dans la recherche de la vérité et la protection des citoyens.
Quelques propos liminaires. Il faut souligner l’importance de cette affaire, il nous faut mener une démarche vers l’œuvre de justice.

Fallait-il que ce procès ait lieu ici, maintenant ? Pourquoi ce procès pour des événements qui se sont passés loin de la France et loin dans le temps ?
Nous sommes loin de la guerre froide, période durant laquelle chacune des puissances essayait de marquer des points. C'était vrai aussi en Amérique latine. Le coup d’Etat du 11 septembre 1973 intervient dans ce contexte sur des conditions nationales.
En 1998, Pinochet est arrêté à Londres. Un grand travail de mémoire a été réalisé par la publication du Rapport Vérité et Réconciliation en 1991. En 2004, c’est le Rapport Valech sur la Torture et la détention politique. En 2006, Pinochet meurt.
Alors pourquoi ce procès pour des événements qui se sont passés loin de la France et loin dans le temps ? Parce qu’il faut se souvenir. Ce procès est indispensable, il déplace le curseur de l’histoire vers la justice. Nous allons juger des individus qui se sont laissé aller à leurs pires instincts dans un contexte de surpuissance sur des individus vulnérables.

La France, de par son droit, n’oublie pas ses ressortissants. Les familles n’ont rien oublié et, en 1998, ont fait tout leur possible pour que la vérité éclate, avec ensuite une obsession : que le présent procès ait lieu. Il a lieu. C’est justice que nous rendons. Il est indispensable qu’à travers ce procès, le signal soit adressé que la France n’oublie pas.

Lorsque le sentiment de surpuissance passe par la torture, la dégradation, la négation de l’existence, le message doit être clair. Cela doit donner lieu à des sanctions quel que soit le temps, quel que soit l’espace.
La torture est une démarche de peur pour se maintenir au pouvoir. L’engrenage enclenché au Chili peut se reproduire ailleurs. Nous jugeons des faits, des hommes, mais nous marquons que la France n’oublie pas ses nationaux et fait le nécessaire pour que justice soit rendue.

Il s’agit ici d’une procédure de droit commun pour des circonstances extraordinaires. C’est le droit commun selon l’article 113-7 du Code Pénal français. Ce procès a lieu devant la Cour d’Assises de Paris parce que c’est la juridiction compétente selon l’article 693 du Code Pénal. Il s’agit d’une procédure ordinaire de droit commun.

Elle est valable pour le temps : 37 ans. Sur quel critère ? Il prendre le point de départ de la prescription. Ce point de départ est normalement le jour où les actes ont été commis. C’est là où le piège va se refermer sur les tortionnaires. En faisant disparaître les victimes, ils ont fait disparaître le point de départ de la prescription, qui se prolonge alors dans le temps.

Pendant les années 1973-1990, le cours de la justice est interrompu au Chili. Les familles ont tout essayé pour obtenir justice mais n’ont jamais eu de réponse. L’article 6 de la Convention européenne des droits de l’homme (CEDH) a été bafoué. Les Nations unies ont reconnu la nécessité de poursuivre les auteurs des disparitions forcées. La Convention contre les disparitions forcées dicte que la justice passe avant.

Ce procès se déroule de manière ordinaire. Nous n’avons pas pu amener les accusés à la barre mais les lois françaises ont été amendées en 2004 pour satisfaire les recommandations de la CEDH qui a statué qu’elles étaient conformes à la Convention.
Il faut respecter le droit des accusés, mais il faut aussi respecter le droit des victimes. Il est inconcevable de laisser les tortionnaires choisir de venir ou ne pas venir selon leur bon vouloir, ou être maîtres des horaires de la Cour.
La recherche des preuves a été très complète. Il y a beaucoup d’éléments à examiner par votre Cour. Outre les témoignages, il y a des éléments substantiels. La procédure par défaut a obligé de notifier aux familles et aux accusés, les charges, les témoignages, les dates du procès. Les accusés ont eu la possibilité de se faire représenter. Ils ne l’ont pas fait, c’est leur choix. Mais pour les victimes, on ne peut plus attendre. Il fallait ce procès pour les familles et bien au-delà.

Il faut souligner l’importance de l’affaire mais aussi la volonté de rendre justice en toute sérénité et professionnalisme, comme dans tous les procès en France.
Nous avons ainsi participé un peu à restituer une présence aux victimes.
Que ce procès serve à apporter aux familles des réponses et à adoucir ces heures si dures.

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PLAIDOIRIES Me THONON et Me BOURDON JEUDI 16 DECEMBRE 
samedi 18 décembre 2010, 06:58 PM
PLAIDOIRIES DE Me THONON ET BOURDON JEUDI 16 DECEMBRE 2010

PLAIDOIRIE DE MAITRE THONON POUR LA FAMILLE CLAUDET

Rappelons-nous qu’en 1990, la France avait jugé et condamné le commandant argentin Alfredo Astiz pour la disparition de deux religieuses françaises. Cette condamnation a été historique. Le dogme sacré est que la compétence de la loi française est fixée par le lieu du crime commis contre un citoyen français. C’était une brèche qui s’ouvrait, la justice française jugeant un crime contre l’ordre public français à l’étranger.
La conséquence obligée de la mise en œuvre de l’article 113-7 du Code pénal est que la France a rendu un jugement de justice universelle.

En Espagne, le magistrat Carlos Castresana a cherché à contourner cet écueil car ce type d’article n’existe pas dans ce pays. Il a utilisé la qualification pénale du génocide qui permet de prendre en considération non seulement la personne mais toutes les personnes affectées par la même situation criminelle. Cela a permis l’ouverture d’une double instruction confiée pour le Chili au juge Castellon et pour l’Argentine et le Plan Condor au juge Garzon. Ces deux causes seront plus tard réunies et confiées au juge Garzon. Lorsque ce dernier apprend que Pinochet est à Londres, il lance la procédure qui mènera à son arrestation par la police britannique.

M. le Président, mesdames, si Pinochet n’est là aujourd’hui, ceci est bel et bien son procès ! Sur les 19 accusés, il en reste 14 mis en examen. C’est dérisoire par rapport au massacre.
MAIS C’EST BIEN LA DICTATURE ET SON DICTATEUR QUI SONT JUGES ICI.

Je défends la famille de Jean-Yves Claudet. Mais au-delà de Claudet, c’est toutes les autres victimes qui, ni au Chili ni ailleurs, ne pourront jamais obtenir de procès.
Nous n’avons pas de cadavres mais des listes interminables de noms de personnes disparues.

Cette justice est étroite et contradictoire. Il n’y a ici que 4 victimes face à des milliers d’exilés. Au-delà de ces quatre personnes, c’est l’ensemble de la dictature qui est jugée ainsi que le rôle d’une puissance étrangère qui a fourni une aide financière, des agents et de l’argent : les Etats-Unis.
Pour pouvoir juger, il a fallu avoir recours au concept de crime continu. Car la prescription pour un crime commence à jouer à partir du moment où on trouve son corps (les cas Jarlan, Ropert, Longueville). Ces crimes ne sont pas des crimes ordinaires. Ces crimes sont des atteintes à la vie politique et sociale. Il s’agit ici de crimes politiques.

La famille Claudet a un rapport particulier avec la France. Frédéric, le fils de l’arrière grand-père Claudet émigré au Chili est venu se battre pour la France lors de la Première guerre mondiale. Il a fait de même lors de la Deuxième guerre mondiale, ainsi que son fils Eric. Le père de Jean-Yves est resté au Chili mais a activement travaillé dans un Comité de soutien à la lutte française contre le fascisme et a ainsi dû affronter le fascisme chilien. Le premier souvenir de Jean-Yves, à ses 5 ans, est celui d'une fête pour célébrer la libération de Paris.
C’est donc un parcours de courage qui traverse toute cette famille. Ils sont Français non seulement par leurs papiers, mais Français de cœur.
Jean-Yves s’engage dans le MIR et y réalise des analyses de documents politiques.
Lors du coup d’Etat, il est envoyé au Stade national et torturé : côtes cassées, parties génitales brûlées à l’électricité. Au Stade national, car où mettre ces milliers de personnes détenues ? Comme en France lors des rafles de 1942, au Vél d’hiv, on les emprisonne dans les stades : le Stade National mais aussi le Stade Chili en plein centre ville, devenu aujourd’hui le Stade Victor Jara.
Claudet est libéré puis arrêté une deuxième fois ; il passe un an en prison. L’ambassade de France le rapatrie. Lui et sa famille vivent à Paris puis à Sarcelles. Il reprend contact avec le MIR et est remarqué par René Valenzuela qui pense que son passeport français serait très utile en Argentine où le MIR veut ouvrir une cellule.
Le premier voyage en Argentine a lieu en juillet 1975. Tout se passe bien. Jean-Yves rencontre Edgardo Enriquez, frère de Miguel mort lors d’un affrontement au Chili. Il rentre en France. Deuxième voyage vers l’Argentine fin octobre avec de l’argent et 97 microfilms. On n’entendra plus jamais parler de lui.

[Me Thonon fait alors une description de l’Argentine à l’époque]

Le Plan Condor est à ses débuts mais il fonctionne.
- Assassinat du général Carlos Prats à Buenos Aires par la DINA ;
- Arrestation de José Fuentes Alarcon et Amilcar Santucho au Paraguay, remis à leur pays respectifs après tortures ;
- Tentative d’assassinat sur Bernardo Leighton et sa femme en Italie.
Claudet arrive en Argentine alors que le Plan Condor est parfaitement rodé.
On pense qu’il ne serait pas allé directement à l’appartement parce que, arrivé plus tôt que prévu, l’appartement n’était pas sûr ; c’est pourquoi il serait descendu au Liberty, d’où il disparaît.
Rawson [Osvaldo Ribeiro, officier des services secrets argentins]n’a jamais été inquiété alors que l’on sait que c’est lui qui a capturé Claudet. Il a pris un soin infini à ne pas apparaître en public, il n’y a aucune photo de lui. Il a été brièvement détenu dans le cadre de cette procédure mais a été libéré et est actuellement en fuite.

On peut qualifier la disparition forcée de meurtre des morts ! Ce crime a été longtemps non codifié. Avec la disparition, le crime devient invisible. Il s’agit de déstabiliser la société. Le disparu n’est vu que par l’absence. La disparition empêche le deuil, elle est plus douloureuse que la mort.

En 1978, le Chili et l’Argentine sont au bord de la guerre pour 3 îles dans le Canal Beagle. La police perquisitionne chez Arancibia Clavel accusé d’espionnage et trouve des lettres échangées avec Ribeiro. Dans l’une d’elles, il est écrit : « ‘Daniel’ n’était qu’un courrier de la JCR ». Jean-Yves aurait résisté suffisamment de temps à la torture pour que Edgardo Enriquez ait le temps de s’échapper.
La torture, en plus de soutirer des renseignements, a trois objectifs :
- dégrader, avilir, déshumaniser les personnes,
- terroriser la population
- et par l’avilissement, avilir le message politique porté par la victime.

Le juge d’instruction de ce procès n’a pas voulu retenir le crime contre l’humanité à cause de ses définitions dans notre droit.
[Me Thonon développe alors une argumentation juridique sur ces crimes en droit français et conclut que] rien ne s’oppose à ce que la Cour puisse qualifier ces crimes comme crimes contre l’humanité.

Ce procès a pu se tenir grâce au moteur, à l’énergie montrée depuis 37 ans par les familles, les avocats, les juges, les associations…
Nous souhaitons que votre Cour prenne en compte la réalité de la répression, le plan d’extermination, les tortures. Comme Primo Levi l’écrivait : « Rappelez-vous que cela fût. Dites-le à vos enfants… » M. le Président, mesdames, vous allez juger l’assassinat d’un peuple et de ses aspirations.


PLAIDOIRIE DE Me BOURDON POUR LES FAMILLES

Ici, on parle de l’énergie de l’espoir. Les familles représentent toutes les autres familles. Je plaide depuis le banc des accusés. J'occupe leur espace. C’est un honneur de plaider pour des disparus au champs d’honneur de l’humanité.
Chanfreau avait dit, suite à une possibilité offerte de pouvoir quitter le pays : « Comment pourrais-je sortir si tant d’ouvriers ne le peuvent pas ». Erika aussi, et Georges Klein. Ce sont des gens charismatiques.

Les chiens ne sont pas des chats. Les despotes haissent l’intelligence et la beauté. La grâce de ces quatre hommes sera toujours plus forte que la douleur.
Les témoignages ici furent empreints d'une pudeur qui est la signature de la dignité. Celle-ci remet l’humanité au cœur de la conscience. Il y a obligation de rester debout.

Quand on entend Vanessa, le crime est un interdit de deuil, une attente qui ravage la personne, on voit les disparus partout, ils apparaissent et disparaissent comme le chat Mistigri. Pinochet pensait que ses séides négociaient son impunité. Le temps a rattrapé les bourreaux. Il était temps…
Nous sommes des auxiliaires de justice. Les juges français doivent soutenir les victimes françaises fussent-elles à 10.000 km. Pinochet est déjà archi-jugé par l’humanité depuis longtemps. Les familles n’attendaient rien des accusés. Le pardon doit être partagé. Les accusés refusent de reconnaître leurs crimes. Jamais ils ne pourraient demander pardon. Nous sommes devant le box de la lâcheté.

Sur le crime contre l’humanité, je respecte ce qu’ont dit mes collègues mais ce n’est pas fondamental.

Je rencontre le regard d’Isabelle Ropert. Je plaide aussi pour elle. J’ai rempli mon devoir d’avocat. Un juge français s’est décarcassé en allant au Chili, je l’y avais d’ailleurs poussé. La procédure est carrée, solide. Vous avez permis à ces familles de tourner la page car ce sont elles autant que les juges qui ont rendu ce procès possible. J’ai en quelque sorte été leur sherpa et fier de l’avoir été. Nous avons pour nous le courage de la sincérité, de la vérité, le courage narcissique…
Comme le disait Jankelevitch : « Ces massacrés et ces piétinés, qui en parlerait ni nous n’en parlons pas ? Les morts dépendent de notre fidélité… »




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