Le blog de Jac Forton sur l'Amérique latine
PLAIDOIRIES Me THONON et Me BOURDON JEUDI 16 DECEMBRE 
samedi 18 décembre 2010, 06:58 PM
PLAIDOIRIES DE Me THONON ET BOURDON JEUDI 16 DECEMBRE 2010

PLAIDOIRIE DE MAITRE THONON POUR LA FAMILLE CLAUDET

Rappelons-nous qu’en 1990, la France avait jugé et condamné le commandant argentin Alfredo Astiz pour la disparition de deux religieuses françaises. Cette condamnation a été historique. Le dogme sacré est que la compétence de la loi française est fixée par le lieu du crime commis contre un citoyen français. C’était une brèche qui s’ouvrait, la justice française jugeant un crime contre l’ordre public français à l’étranger.
La conséquence obligée de la mise en œuvre de l’article 113-7 du Code pénal est que la France a rendu un jugement de justice universelle.

En Espagne, le magistrat Carlos Castresana a cherché à contourner cet écueil car ce type d’article n’existe pas dans ce pays. Il a utilisé la qualification pénale du génocide qui permet de prendre en considération non seulement la personne mais toutes les personnes affectées par la même situation criminelle. Cela a permis l’ouverture d’une double instruction confiée pour le Chili au juge Castellon et pour l’Argentine et le Plan Condor au juge Garzon. Ces deux causes seront plus tard réunies et confiées au juge Garzon. Lorsque ce dernier apprend que Pinochet est à Londres, il lance la procédure qui mènera à son arrestation par la police britannique.

M. le Président, mesdames, si Pinochet n’est là aujourd’hui, ceci est bel et bien son procès ! Sur les 19 accusés, il en reste 14 mis en examen. C’est dérisoire par rapport au massacre.
MAIS C’EST BIEN LA DICTATURE ET SON DICTATEUR QUI SONT JUGES ICI.

Je défends la famille de Jean-Yves Claudet. Mais au-delà de Claudet, c’est toutes les autres victimes qui, ni au Chili ni ailleurs, ne pourront jamais obtenir de procès.
Nous n’avons pas de cadavres mais des listes interminables de noms de personnes disparues.

Cette justice est étroite et contradictoire. Il n’y a ici que 4 victimes face à des milliers d’exilés. Au-delà de ces quatre personnes, c’est l’ensemble de la dictature qui est jugée ainsi que le rôle d’une puissance étrangère qui a fourni une aide financière, des agents et de l’argent : les Etats-Unis.
Pour pouvoir juger, il a fallu avoir recours au concept de crime continu. Car la prescription pour un crime commence à jouer à partir du moment où on trouve son corps (les cas Jarlan, Ropert, Longueville). Ces crimes ne sont pas des crimes ordinaires. Ces crimes sont des atteintes à la vie politique et sociale. Il s’agit ici de crimes politiques.

La famille Claudet a un rapport particulier avec la France. Frédéric, le fils de l’arrière grand-père Claudet émigré au Chili est venu se battre pour la France lors de la Première guerre mondiale. Il a fait de même lors de la Deuxième guerre mondiale, ainsi que son fils Eric. Le père de Jean-Yves est resté au Chili mais a activement travaillé dans un Comité de soutien à la lutte française contre le fascisme et a ainsi dû affronter le fascisme chilien. Le premier souvenir de Jean-Yves, à ses 5 ans, est celui d'une fête pour célébrer la libération de Paris.
C’est donc un parcours de courage qui traverse toute cette famille. Ils sont Français non seulement par leurs papiers, mais Français de cœur.
Jean-Yves s’engage dans le MIR et y réalise des analyses de documents politiques.
Lors du coup d’Etat, il est envoyé au Stade national et torturé : côtes cassées, parties génitales brûlées à l’électricité. Au Stade national, car où mettre ces milliers de personnes détenues ? Comme en France lors des rafles de 1942, au Vél d’hiv, on les emprisonne dans les stades : le Stade National mais aussi le Stade Chili en plein centre ville, devenu aujourd’hui le Stade Victor Jara.
Claudet est libéré puis arrêté une deuxième fois ; il passe un an en prison. L’ambassade de France le rapatrie. Lui et sa famille vivent à Paris puis à Sarcelles. Il reprend contact avec le MIR et est remarqué par René Valenzuela qui pense que son passeport français serait très utile en Argentine où le MIR veut ouvrir une cellule.
Le premier voyage en Argentine a lieu en juillet 1975. Tout se passe bien. Jean-Yves rencontre Edgardo Enriquez, frère de Miguel mort lors d’un affrontement au Chili. Il rentre en France. Deuxième voyage vers l’Argentine fin octobre avec de l’argent et 97 microfilms. On n’entendra plus jamais parler de lui.

[Me Thonon fait alors une description de l’Argentine à l’époque]

Le Plan Condor est à ses débuts mais il fonctionne.
- Assassinat du général Carlos Prats à Buenos Aires par la DINA ;
- Arrestation de José Fuentes Alarcon et Amilcar Santucho au Paraguay, remis à leur pays respectifs après tortures ;
- Tentative d’assassinat sur Bernardo Leighton et sa femme en Italie.
Claudet arrive en Argentine alors que le Plan Condor est parfaitement rodé.
On pense qu’il ne serait pas allé directement à l’appartement parce que, arrivé plus tôt que prévu, l’appartement n’était pas sûr ; c’est pourquoi il serait descendu au Liberty, d’où il disparaît.
Rawson [Osvaldo Ribeiro, officier des services secrets argentins]n’a jamais été inquiété alors que l’on sait que c’est lui qui a capturé Claudet. Il a pris un soin infini à ne pas apparaître en public, il n’y a aucune photo de lui. Il a été brièvement détenu dans le cadre de cette procédure mais a été libéré et est actuellement en fuite.

On peut qualifier la disparition forcée de meurtre des morts ! Ce crime a été longtemps non codifié. Avec la disparition, le crime devient invisible. Il s’agit de déstabiliser la société. Le disparu n’est vu que par l’absence. La disparition empêche le deuil, elle est plus douloureuse que la mort.

En 1978, le Chili et l’Argentine sont au bord de la guerre pour 3 îles dans le Canal Beagle. La police perquisitionne chez Arancibia Clavel accusé d’espionnage et trouve des lettres échangées avec Ribeiro. Dans l’une d’elles, il est écrit : « ‘Daniel’ n’était qu’un courrier de la JCR ». Jean-Yves aurait résisté suffisamment de temps à la torture pour que Edgardo Enriquez ait le temps de s’échapper.
La torture, en plus de soutirer des renseignements, a trois objectifs :
- dégrader, avilir, déshumaniser les personnes,
- terroriser la population
- et par l’avilissement, avilir le message politique porté par la victime.

Le juge d’instruction de ce procès n’a pas voulu retenir le crime contre l’humanité à cause de ses définitions dans notre droit.
[Me Thonon développe alors une argumentation juridique sur ces crimes en droit français et conclut que] rien ne s’oppose à ce que la Cour puisse qualifier ces crimes comme crimes contre l’humanité.

Ce procès a pu se tenir grâce au moteur, à l’énergie montrée depuis 37 ans par les familles, les avocats, les juges, les associations…
Nous souhaitons que votre Cour prenne en compte la réalité de la répression, le plan d’extermination, les tortures. Comme Primo Levi l’écrivait : « Rappelez-vous que cela fût. Dites-le à vos enfants… » M. le Président, mesdames, vous allez juger l’assassinat d’un peuple et de ses aspirations.


PLAIDOIRIE DE Me BOURDON POUR LES FAMILLES

Ici, on parle de l’énergie de l’espoir. Les familles représentent toutes les autres familles. Je plaide depuis le banc des accusés. J'occupe leur espace. C’est un honneur de plaider pour des disparus au champs d’honneur de l’humanité.
Chanfreau avait dit, suite à une possibilité offerte de pouvoir quitter le pays : « Comment pourrais-je sortir si tant d’ouvriers ne le peuvent pas ». Erika aussi, et Georges Klein. Ce sont des gens charismatiques.

Les chiens ne sont pas des chats. Les despotes haissent l’intelligence et la beauté. La grâce de ces quatre hommes sera toujours plus forte que la douleur.
Les témoignages ici furent empreints d'une pudeur qui est la signature de la dignité. Celle-ci remet l’humanité au cœur de la conscience. Il y a obligation de rester debout.

Quand on entend Vanessa, le crime est un interdit de deuil, une attente qui ravage la personne, on voit les disparus partout, ils apparaissent et disparaissent comme le chat Mistigri. Pinochet pensait que ses séides négociaient son impunité. Le temps a rattrapé les bourreaux. Il était temps…
Nous sommes des auxiliaires de justice. Les juges français doivent soutenir les victimes françaises fussent-elles à 10.000 km. Pinochet est déjà archi-jugé par l’humanité depuis longtemps. Les familles n’attendaient rien des accusés. Le pardon doit être partagé. Les accusés refusent de reconnaître leurs crimes. Jamais ils ne pourraient demander pardon. Nous sommes devant le box de la lâcheté.

Sur le crime contre l’humanité, je respecte ce qu’ont dit mes collègues mais ce n’est pas fondamental.

Je rencontre le regard d’Isabelle Ropert. Je plaide aussi pour elle. J’ai rempli mon devoir d’avocat. Un juge français s’est décarcassé en allant au Chili, je l’y avais d’ailleurs poussé. La procédure est carrée, solide. Vous avez permis à ces familles de tourner la page car ce sont elles autant que les juges qui ont rendu ce procès possible. J’ai en quelque sorte été leur sherpa et fier de l’avoir été. Nous avons pour nous le courage de la sincérité, de la vérité, le courage narcissique…
Comme le disait Jankelevitch : « Ces massacrés et ces piétinés, qui en parlerait ni nous n’en parlons pas ? Les morts dépendent de notre fidélité… »




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Audience du jeudi 16 décembre 2010 
vendredi 17 décembre 2010, 12:49 AM
AUDIENCE DU JEUDI 16 DECEMBRE 2010

Le Président de la Cour rappelle que l’action publique est extincte pour 4 des accusés en vertu de leur mort qui a eu lieu après l’élaboration de l’ordonnance de renvoi du 21 février 2007.

Le Président fait montrer un extrait d’un film où apparaît Ahrel Danus, épouse de Jean-Yves Claudet. « … Pour nous, la vie reste en suspension. On ne comprend plus ce qui se passe.. On vit avec l’espoir. J’irai (au procès) en France… »
Mme Claudet est décédée il y a 3 semaines…

Le Président de la cour fait lecture de déclarations de RENE VALENZUELA faites devant le juge Le Loire durant l’instruction.
« Nous nous réunissions Porte d’Italie à Paris. Claudet était un homme assez réservé mais très demandeur de missions difficiles. A cette époque, le MIR voulait monter un centre de lutte en Argentine. Le MIR pensait qu’avec sa nationalité française, Jean-Yves pouvait faciliter bien des choses en Argentine.
L’arrestation de José Fuentes Alarcon (el Trotsko) au Paraguay représente la première collaboration entre les pays du cône sud, en fait le début du Condor. La mission de Claudet était d’assister le chef du MIR, Edgardo Enriquez.
Il s’était formé la JCR (Junte de coordination révolutionnaire) entre les organisations révolutionnaires des différents pays car il existait un besoin d’entraide. Le Condor a d’ailleurs été créé pour lutter contre la JCR.
Claudet réalise son premier voyage de Paris vers l’Argentine en juin 1975. Tout se passe bien et il établit un lien organique avec Edgardo Enriquez. Il retourne à Paris en disant qu’il fallait qu’il retourne en Argentine. Il pensait passer par le Mexique, les Etats-Unis et le Panama.
Il repart le 31 octobre avec 97 microfilms et de l’argent pour aider au développement du MIR en Argentine.
Arrive un télégramme de Edgardo disant qu’il ne fallait pas que Jean-Yves voyage en Argentine. Trop tard, il est parti. On essaie de le contacter via la ligne aérienne. On sait qu’il ne passe pas par les Etats-Unis. Il arrive à Buenos Aires et descend à l’hôtel Liberty. Le lendemain, il est arrêté. On n’a plus jamais entendu parler de lui…
Je crois que plutôt qu’au Liberty, il a été arrêté à l’aéroport. Pourquoi prendre un hôtel alors qu’un appartement avait été loué pour lui auprès de Alicia Carbonel (orthographie non confirmée) par Alicia Coghen (idem). Celle-ci contacte Edgardo qu’il y a un danger, d’où le télégramme pour Jean-Yves.
Claudet n’a pas parlé sous la torture car Edgardo n’a été arrêté qu’en avril 1976…
Claudet n’est pas 'Sotomayor'. Celui-ci est Humberto Sotomayor qui a pu s’échapper en Italie puis en Suède… »

Le Président de la Cour montre alors des photos clairement tirées de mon premier livre « 20 ans de lutte contre l’impunité au Chili », publié à Genève par les éditions du CETIM en 1993. Les photos montrent Romo, Pinochet avec Contreras, Moren Brito, Krassnoff…

Le Président lit ensuite les déclarations de Manuel Contreras faites le 20 avril 1998 dans le cadre du procès pour l’assassinat de Orlando Letelier à Washington. Ces déclarations sont lues par le Président de la Cour d'Assises de Paris dans le cadre du droit à la défense des accusés de se faire entendre, le Président étant préoccupé que le procès soit équitable dans le contexte que les accusés lui ont donné par leur absence volontaire.

En gros, selon Contreras, la DINA n’a pas torturé, n’a pas enlevé, ce n’était pas son rôle, elle n’a jamais reçu d’ordres d’enlever, de torturer ou de faire disparaître… Lui obéissait aux ordres…

Le juge lit les messages des accusés : « Nous n’avons rien à déclarer, nous ne reconnaissons pas la juridiction française, selon notre Constitution… »
Le Président de la Cour commente : « Nous aussi nous devons suivre notre Code pénal et respecter nos lois en ouvrant ce procès… »

Le Président de la Cour déclare alors que «l’instruction est terminée ».

C’est le début des plaidoiries des avocats des parties civiles et des familles.

MAITRE KATZ POUR LA FIDH ET LA LDH

Je représente la FIDH et la LDH en tant que parties civiles. La FIDH est la Fédération internationale des Ligues des droits de l’homme et la LDH est son antenne locale en France, la Ligue des droits de l’Homme. La FIDH combat la torture et les crimes contre l’humanité, elle accompagne les victimes et leurs familles.
Il y a eu plusieurs missions de la FIDH au Chili. J’étais moi-même au Chili en septembre 1973. Depuis nous y avons envoyé des missions d’enquête et d’information en 1989, 1999, 2005, 2006 et 2008.
« Seule l’obstination du témoignage peut répondre à l’obstination du crime » [Camus ? à vérifier avec Me Katz…]

Pourquoi nous sommes-nous portés partie civile dès 1999 ? Il s’agit de crimes odieux et barbares. Nos armes dans ce combat : le droit. Les victimes avaient été dépouillées de tout attribut juridique. Elles n’avaient plus aucun droit. Elles sont isolées, demeurent seules face à l’agression. Tout s’effondre, même le recours à la loi, à la justice… La justice est sous tutelle, les juges sont aux ordres. Pire, en cas de détention, elle nie le droit d’exister.
Ce qui caractérise les DD, c’est l’organisation du non savoir. Les victimes ne sont pas poursuivies, pas jugées, pas suspectes, elles n’existent pas. Le silence des autorités amplifie le crime. L’arbitraire est érigé en système avec pour objectif l’élimination des opposants.

Comment lutter face à ce vide juridique ?
Il faut conférer une réalité aux disparus par un maximum d’infos sur eux. Ce fut le travail énorme de l’AFDD (Association des familles des détenus disparus).
A partir du cas des 119 en 1975, le collectif substitue le mot disparu par non-retrouvé. La devise est « Vivants ils les ont pris, vivants nous les voulons ! » et plus tard : «Donde estan ? », Où sont-ils ?... Il faut rendre les disparus visibles auprès de l’opinion publique chilienne et internationale et des ONG.

Il fallait un outil juridique contre les disparitions. Ce fut le rôle des ONG et de la FIDH. Informer, dénoncer, mobiliser l’opinion publique internationale, passer au stade de l’accusation des responsables. Ce fut une des tâches de la FIDH vers l’élaboration de la Convention pour la protection de toutes les personnes contre la disparition forcée (de 1987). Cette convention entrera en vigueur le 23 décembre 2010 ! Dans les Statuts de Rome formant la Cour pénale internationale, la disparition forcée est un crime contre l’humanité.

Qu’attendons-nous de cette Cour ?
Ni compassion, ni charité. Tout simplement Justice. Votre verdict représentera la reconnaissance officielle du crime commis. Il restituera la dignité aux victimes. Elles ont enfin droit au chapitre de la mémoire. Elles retrouvent leur identité, un visage. Elles sortent de l’oubli. Sinon ce serait une victoire pour les tortionnaires.
Le droit est insensible au temps.

La réconciliation passe par la vérité des faits mais aussi la vérité juridique. Que les accusés sachent que leurs crimes restent inoubliables Ce sera une victoire du droit contre la barbarie.



MAITRE BECTARTE POUR LA FIDH ET LA LDH

Il y a deux qualifications juridiques omniprésentes absentes du verdict : la disparition forcée et le crime contre l’humanité.

Le crime contre l’humanité.
Bien sûr, il y a la non rétroactivité du droit. Mais le droit international pose des exceptions. Par exemple lorsque les actes sont tenus comme criminels par toutes les Nations. La Disparition forcée est considérée aujourd’hui comme un crime contre l’humanité. La loi française de 1994 a codifié une norme existante au niveau international.
Le juge d'instruction a souligné le caractère international des crimes :
- Ils ont été considérés comme tels par la Cour suprême ;
- Ils sont imprescriptibles, voir les décisions de la Cour suprême argentine ;
- Ils correspondent aux crimes décrits.
Ceci est un procès historique. Les accusés ont montré une absence totale de regret et un mépris de la justice par leur absence.
Il s’agit d’un crime massif et systématique confirmé par les avocats, les experts, les ONG, et accompli dans le cadre d’un projet concerté pour des raisons politiques.

La disparition forcée
A l’ingéniosité des bourreaux, il faut répondre par l’ingéniosité du droit. Une bonne nouvelle est que tous les pays du cône sud ont signé la Convention contre les disparitions, qui oblige les Etats à poursuivre les auteurs car il s’agit d’un crime continu face au doute continu. Par contre, des juristes ont aussi inventé la prescription et la demi-prescription.
Rappelons qu’il n’y avait aucun recours effectif à la justice jusqu’en 1990. On peut même se demander s’il existe aujourd’hui…
Il y a aujourd'hui, reconnaissance de la victime directe, de la personne comme victime directe. Il faut lui donner le moyen juridique vers la Vérité et contre l’oubli.
Il faut comprendre ce crime dans toute sa spécificité, les difficultés quotidiennes insurmontables : l’école, les documents officiels, les formalités, comment les remplir les formulaires, que dire ?...

M. le Président, mesdames, ce que vous allez juger, ce sont des crimes contre l’humanité et des cas de disparitions forcées.


MAITRE THONON POUR FAL

Je représente FAL (France Amérique latine), qui s’est portée partie civile.
La genèse de notre association est liée au Chili. Elle nait en 1970 pour tirer les enseignements de la victoire de l’Unité Populaire (UP) de Salvador Allende aux élections de 1970, pour examiner ses implications dans le contexte politique français. Il était donc possible pour la gauche de gagner par le vote ? Cela a motivé en France une recherche d’une union de la gauche.
Notre association a eu des présidents prestigieux : Louis Joinet, Philippe Texier, Antoine Blancat, Georges Fournial.
Notre travail : faire connaître l’UP en France. En 1973, nous nous sommes transformés en une association d’entraide aux exilés chiliens, soutenue par Marcelle Bernard, grande résistante. Nous nous sommes mis à dénoncer la répression dans des colloques, des conférences, des pétitions, etc.
Lorsque Martin Almada découvre les Archives de la terreur au Paraguay, il est confronté à une masse de documents sur le Plan Condor. Almada contacte alors Marcelle Bernard et un avocat français, Pierre Kaldor, se déplace immédiatement à Asuncion.
En 1981, nous organisons au Sénat et à l’Assemblée nationale, un colloque sur les disparitions forcées qui débouche sur un accord pour une ébauche de Convention contre les disparitions.
Notre association veut renforcer les liens entre la France et l’Amérique latine dans sa totalité. Il s’agit de faire connaître sa vie sociale et culturelle tout en continuant à dénoncer les violations aux droits humains.

Lorsqu’une instruction judiciaire sur le Chili s’ouvre en Espagne et que celle-ci accepte sa compétence pour juger Pinochet prisonnier à Londres, FAL se rapproche du juge Garzon.
En 1998, l’AG de FAL décide de se porter partie civile si un procès venait à s’ouvrir en France. Nous allons à Londres pour remettre à la justice britannique documents et témoignages.
Le 30 avril 2010, nous organisons avec Louis Joinet une conférence sur le thème de «L’impunité en Amérique latine hier et aujourd’hui ».


MAITRE THONON POUR L’ASEXPPCH

Je représente l’Association des anciens prisonniers politiques chiliens en France, une association Loi 1901. Elle est composée de victimes directes de la dictature, qui ne peuvent porter plainte ici car ils n’étaient pas Français à l’époque.
Quand Pinochet est prisonnier à Londres, ils se constituent en association pour pouvoir devenir partie civile devant les tribunaux, porter leurs espoirs, témoigner devant les tribunaux et reconstituer leur mémoire. La dictature a été une entreprise de mystification considérable. La Vérité fait tomber cette mystification.
L’association soutient les luttes actuelles au Chili où la Constitution de Pinochet de 1980 reste en vigueur.
Premier temps fort : l'arrestation de Pinochet à Londres. Cela a duré 16 mois. Il y eut des activités intenses à Londres et à Paris. Des débats ont porté sur l’étendue de l’immunité d’un ancien chef d’Etat jusqu’à ce que la Cour britannique décide que « la torture et la disparition ne font pas partie des tâches normales d’un chef d’Etat… »
Deuxième débat : les dates de la Convention contre la torture. Il fallait que les trois pays concernés, l’Espagne, le Chili et la Grande Bretagne, aient signé le traité. C’est décembre 1988. Selon la Cour des Lords britanniques, Pinochet pouvait être extradé vers l’Espagne, mais le ministre de l’Intérieur, Jack Straw, a permis à Pinochet de retourner au Chili "en raison de sa mauvaise santé…" On se rappelle Pinochet surgissant de sa chaise roulante une fois arrivé à Santiago…
L’Espagne ne peut juger par défaut, ce n’est pas dans son Code pénal.

Aujourd’hui, ce procès est une étape décisive pour les objectifs de cette association et après 37 ans de luttes.


MAITRE SARFATI POUR LE CODEPU

Le CODEPU est la branche chilienne de la FIDH.

Il est 2h du matin à Santiago cette nuit du 10 au 11 septembre. Dans sa maison de la rue Tomas Moro, Salvador Allende est content de la réunion qui vient de s’y tenir. Il doit, le lendemain, annoncer la tenue d’un referendum populaire, seule réponse démocratique au blocage institutionnel mené par les conservateurs de la Démocratie Chrétienne soutenus par la justice. Il y a des conflits sociaux, des difficultés avec l'aile gauche de la coalition et des tensions avec les classes aisées à cause des réformes.
Quelles réformes ? Celles qui marchent vers une justice sociale : la continuation de la Réforme agraire (commencée par son prédécessur Eduardo Frei), la chilénisation du cuivre dont les mines sont dans des mains états-uniennes, les banques.
Les programmes de santé, éducation, alimentation pour les plus démunis lui attirent une haine féroce et durable de la part des secteurs aisés. La légitimité d’Allende est même un moment contestée. Le pays subit des attaques des marchés, des sapes idéologiques soutenues par la CIA : grèves des camionneurs, boycott des banques interaméricaines sur ordre des Etats-Unis.
L’idée des conservateurs était que, à aucun prix, un exemple socialiste ne peut montrer de succès en démocratie. Il fallait décrédibiliser Allende. Mais les élections de mars 73 montrent un gain de 10 % pour Allende. Les gens criaient « Sans sucre, sans huile, mais avec Allende », faisant référence aux accapareurs et aux fausses pénuries montées par la droite.
Pour arrêter Allende, puisque le peuple est avec lui, il ne reste que la violence. Le 'tacnazo' mi-73 serait une répétition générale du coup d’Etat.
En août 1973, le général Prats démissionne et le général Pinochet, considéré comme loyal à la République, devient commandant en chef de l’armée.
Le soir du 10 septembre donc, le referendum est la carte maîtresse d’Allende. Mais à 6h40, le lendemain matin, il est réveillé : la Marine de guerre occupe Valparaiso. Le général de l'armée de terre Brady Roche rassure Allende : « Je m’en occupe ». Il ment à son Président car il fait partie de la sédition.
Allende part à La Moneda. A 8h30, les militaires demandent qu’il leur donne le pouvoir. Allende refuse. 21 fidèles restent au Palais de La Moneda avec lui pour défendre la République contre tanks et mitrailleuses lourdes, parmi eux Jorge Klein. Klein a ainsi défendu une conception de l’Etat de droit avec vaillance et conviction dans des valeurs qui étaient les objectifs du programme social.
Pour les rebelles, il s’agit de déraciner la République comme disait Joan Garcés, et d'éliminer les Républicains.
Puis c’est l’extermination sans limites dans le choix des victimes, des crimes, de la torture, de la disparition du terrain judiciaire. On frappait les responsables mais aussi des anonymes. Cette irrationalité semait la terreur. C’est le terrorisme d’Etat.
On passe ensuite de l’inhumain à la barbarie : des corps jetés à la mer, des laboratoires où les cobayes sont des prisonniers, comme à Colonia Dignidad pour le gaz sarin.
C’est la destruction des corps et l’abolition de la mémoire. La douleur cuisante de l’absence.

On peut poser la question de savoir à qui profite le crime. Derrière tout cela il y a des forces sociales instigatrices, des soutiens civils. La base sociale du pinochetisme n’a pas de sang sur les mains. Les civils ont laissé les militaires faire tout le sale boulot. Voyez Sandoval Poo à Temuco dans le cas d’Etienne Pesle.

Puis il y a le séisme de l’arrestation de Pinochet à Londres. Tout change, il y a des va-et-vient de la part de la justice.
2004 : la Cour suprême dans le cas Miguel Sandoval, accepte le concept de crime contre l’humanité, écarte la loi d’amnistie et la prescription. Mais en 2005, dans le cas Rioseco, elle accepte la prescription. En 2006, la Cour casse l’amnistie décrétée en première instance dans le cas de Diane Aaron. En 2006, le crime contre l’humanité est reconnu mais en 2009, prescription et semi-prescription sont acceptées. La semi-prescription permet de fortement réduire les peines. Une peine de 15 ans peut aboutir à zéro jour de prison !
Pour lutter contre cette tendance, les magistrats ont inventé le crime continu. La prescription se déclare 15 ans après le crime. Une disparition est un crime continu tant que la personne n’est pas retrouvée. En effet, à partir de quel moment commence-t-on à compter ? Quand commencer la prescription ? Les juristes chiliens ont l’imagination féconde et inventé 3 possibilités : 1) à partir d’une date de « mort présumée », autre invention du droit chilien ; 2) le jour de la prise de sa retraite d’un accusé ; 3) 90 jours après la disparition…

Il y a là clairement un manque de volonté politique de rendre justice.
La nature des crimes est bien celle de crime contre l’humanité. La justice chilienne ne peut, ne veut se saisir de ces cas. D’où la nécessité d’une justice internationale. Peut-être faudrait-il dépayser la justice en ce qui concerne l’Algérie et la France ?

Il y a ici une triple force :
- la force de l’indignation, parfois désespérée. Voyez le dernier livre de Stéphane Hessel « Indignez-vous ! »
- la force de la dignité des victimes et de leurs familles ; celle d’Allende qui disait qu’il paiera de sa vie la loyauté de son peuple. Celle des médecins de La Moneda avec Enrique Paris et Coco Paredes qui déclarent qu’ils ne sont pas dans La Moneda en tant que médecins mais par décision politique alors que cela aurait pu lui sauver la vie de dire qu’ils étaient médecins. Dignité de centaines de Chiliens à l’enterrement de Pablo Neruda fin septembre 1973 qui, sous la menace des armes, criaient : Neruda ! Presente ! Neruda, presente !
Alors, M. le Président, je crie George Klein ! Presente !
Etienne Pesle ! Presente !

Dans la salle d’audience de ce tribunal d’Assises, quelques voix dans la salle reprennent : Presente !
Me Sarfati : Alphonse Chanfreau !
Et toute la salle d’audience répond : Presente !
Me Sarfati : Jean-Yves Claudet !
Une clameur dans la salle : PRESENTE ! PRESENTE ! PRESENTE !

Quelques secondes d’un silence plein d’émotion contenue dans cette salle…
Le Président lève la séance.

Ce fut un grand moment où 37 années de lutte ont explosé...


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Le blog en Espagnol - El blog en castellano  
jeudi 16 décembre 2010, 11:35 AM
Bonjour,
Ce blog existe aussi en Espagnol, mais les traductions sont lentes. J'espère pouvoir avoir tout traduit pour le 25 décembre.

Hola,
Este blog existe también en castellano pero las traducciones toman mucho tiempo. Trataré de tener el blog en castellano al dia antes del 25 de Diciembre.
Gracias por su comprension.
Jac Forton

Blog en castellano sobre :
http://jac.forton.free.fr/blog_es
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SESSION DU MERCREDI 15 DECEMBRE 2010 
jeudi 16 décembre 2010, 01:40 AM
Session du mercredi 15 décembre 2010

DOSSIER JEAN-YVES CLAUDET

Le Président de la Cour fait un résumé du dossier.
Il précise que Ahrel Danus, épouse de Claudet, qui s’était portée partie civile, est décédée il y a 3 semaines. Sont présents les deux sœurs de Jean-Yves Claudet.

TEMOIGNAGE DE CARMEN HERZ

Je suis avocate. J’ai travaillé au Vicariat de la solidarité de l’Eglise catholique de 1977 à 1992, puis à la Corporation nationale de réconciliation et de réparation du Programme des Droits humains du ministère de l’Intérieur du Chili, et en 1996, j’ai été nommée directrice du département des droits humains du ministère des Affaires étrangères.
Pour la conscience civilisée de l’humanité, il n’existe pas de crime pire que le génocide et les crimes contre l’humanité. Parmi ceux-ci, il y a la torture, l’exécution sommaire et la disparition forcée. Toutes des méthodes privilégiées de la dictature.
Le Chili est devenu une zone de terreur sous la doctrine de Sécurité nationale, un concept idéologique et politique dans le cadre de la guerre froide enseigné à l’Ecole des Amériques au Panama, où ont été formés des milliers d’officiers latino-américains. Selon ce concept, l’opposant politique de gauche est un ennemi intérieur à éliminer. Il s’agit d’empêcher la progression des idées sociales ou progressistes sur le continent, au mépris absolu des droits, en particulier le droit à la vie et à la dignité physique. C’est la terreur d’Etat.
Le triptyque de la terreur d’Etat c’est : secret, clandestinité et impunité des actes.
Dans les Commissions Vérité et Réconciliation et de Réparation, nous avons eu des témoignages des violations suivantes :
- gens jetés vivants à la mer
- toutes les femmes systématiquement violées
- femmes enceintes exécutées
- techniques diverses d’élimination des corps : fours crématoires, fosses communes, à la mer dans des sacs, dynamite
- il y a eu des dizaines de camps de concentration dans tout le pays

Je distingue deux périodes.
1. Juste après le coup d’Etat, détention et exécutions massives en particulier dans les zones paysannes où s’était déroulée la Réforme agraire. Cela s’est fait avec l’aide de civils, souvent des grands propriétaires terriens. Puis des exécutions sommaires à caractère politique surtout contre les autorités nationales et locales du gouvernement renversé, ainsi que les leadres politiques des partis de la coalition d’Allende. Il y a eu un nettoyage social, surtout des adolescents des quartiers pauvres avec ou sans casier judiciaire.
Tout cela en fusillant les gens après des conseils de guerre qui n’étaient que de véritables farces. On ne rendait pas les cadavres aux familles et, finalement, les assassinats n’étaient pas reconnus. Deux piliers à cette technique :
La séquestration et disparition des principaux assistants d’Allende arrêtés le jour du golpe par le général Palacios et envoyés au Tacna. En 1978, opération Retrait des téléviseurs : après la découvertes de disparus dans les fours de Lonquén, Pinochet ordonne le nettoyage de toutes les fosses communes. Les cadavres doivent être lancés à la mer…
La séquestration et assassinats de dirigeants politiques , étudiants ou syndicaux dans trois villes du nord du Chili en octobre 1973. C’est la Caravane de la mort sous le commandement du général Sergio Arellano Stark et composée de Pedro Espinoza Bravo, Moren Brito, Sergio Arredondo, Fernandez Larios, Juan Chiminelli et de la Mahotiere, pilote du Puma. 72 prisonniers furent exécutés, parmi eux mon mari Carlos Berger. Ils ont été conduits dans le désert et massacrés à coups de corvos (un couteau recourbé) et de balles dans toutes les parties du corps petit à petit.
Mon mari avait été condamné à Calama par un conseil de guerre à 60 jours de prison pour ne pas avoir fait taire la radio qu’il dirigeait avec 26 autres prisonniers et enterrés quelque part dans le désert…

2. L’application systématique de la disparition forcée par la DINA de 74 à 77 pour éliminer les opposants politiques. La Commission Rettig estime que la DINA était composée de plus de 500 militaires. La DINA dépendait directement de la Junte mais en réalité de Pinochet.
La disparition forcée est l’expression la plus perverse du terrorisme d’Etat. Elle provoque dans la famille et la société une absence douloureuse et traumatique, de la peur, un sentiment d’être à la merci des tortionnaires, très dommageable.
La disparition c’est l’élimination physique d’un secteur de la société, celui qui a soutenu Allende et s’est opposé au projet politique et économique de la droite chilienne. On a détruit un tissu social de grande cohésion, résultat de décennies de luttes sociales. L’objectif est de provoquer la terreur et d’intimider l’ensemble des réseaux sociaux. Il fallait aussi alors faire disparaître des gens sans responsabilité pour que tous aient peur.

[Mme Herz fait la description des tortures et donne une liste de centres de torture]

En réponse au Président de la Cour :
Pourquoi une telle violence ? La raison de fond du plan d’extermination a son origine dans la conspiration des secteurs affectés par les transformations sociales dont le pays avait besoin, menées par Allende, mais qui ne faisaient que continuer celles de son prédécesseur, le président Frei. Tout cela en collusion avec les Etats-Unis qui fournissaient de l’argent aux opposants ainsi que le montrent plusieurs rapports du Sénat des Etats-Unis.

En réponse à Me Sarfati sur la communication du régime :
Les médias étaient totalement contrôlés. Lors de l’opération Colombo, entièrement montée par la DINA, le quotidien La Segunda titrait : « Les miristes meurent comme des rats ». La presse a été complice du régime, jusqu’en 1985 quand apparaissent des revues indépendantes.
En 1978, le délégué chilien auprès des Nations unies, Sergio Diez Urzua, dit que les disparus n’avaient pas d’existence légale, que les noms étaient des inventions, des faux. Après la fin de la dictature, Diez fut sénateur pour la droite et n’a jamais reçu de sanction sociale, morale ou politique…
Le mouvement populaire qui a résisté ou soutenu la résistance a été complètement ignoré et marginalisé. L’héritage de la dictature : des lois antiterroristes encore utilisées aujourd’hui.



TEMOIGNAGE DE JOHN DINGES SUR LE PLAN CONDOR

M. Dinges met la création du Condor et le rôle stratégique des Etats-Unis (EU) dans le contexte de l’époque.
Pour le gouvernement US, le Condor était plus violent et anti-communiste que la politique des EU. Sa crainte était la formation d’un bloc communiste qui échapperait à son contrôle. Politique du « Feu rouge, Feu vert ». Feu rouge où dans ses déclarations, les EU se disent opposés aux violations aux droits humains, Feu vert donné dans des conversations privées où ils déclarent soutenir la lutte anti-communiste. Sa politique officielle d’essayer de « modérer » les violations n’a eu aucun résultat.
Contreras allait souvent aux EU pour visiter la CIA, même avant le coup d’Etat. Il y a un lien étroit entre lui et les EU. Il a même été payé.

Condor commence en mai 75 avec l’arrestation de José Fuentes et d’Amilcar Santucho au Paraguay. En septembre 75, Fuentes est envoyé au Chili. Deux jours plus tard, une lettre de Contreras invite les chefs des service de renseignements du Chili, Argentine, Uruguay, Paraguay et Bolivie à une réunion à Santiago pour créer une nouvelle organisation, une sorte « d’Interpol de la subversion ». Invité le Venezuela refuse mais donne l’info à des officiers US.
En octobre, lors d’un raid contre MIR au Chili, la DINA découvre un Plan Boomerang disant que la JCR (Junte coordinatrice révolutionnaire) allait lancer quatre offensives dans quatre pays. Ces infos venaient de Fuentes détenu au Paraguay.
En novembre, grande opération du Condor contre la JCR, qui impliquera Claudet.
Le représentant des militaires argentins était José Riveiro dit Rawson, chef de coordination du Bataillon 601.
Le représentant permanent de la DINA en Argentine est Enrique Arancibia Clavel qui a gardé copie de tous ses échanges écrits avec la DINA-Chili, qui furent découverts plus tard.
La cible JCR principale est son chef Edgardo Enriquez, chef du MIR après la mort de son frère au Chili dans un affrontement avec la DINA. Enriquez avait envoyé Fuentes (Chilien) et Santucho (Argentin) au Paraguay et Claudet à Paris. La JCR apprend que Fuentes est renvoyé au Chili. Enriquez dit à Claudet de revenir en Argentine avec de l’argent et des microfilms pour organiser une cellule JCR à Buenos Aires. Le Gato René Valenzuela remet documents et argent à Claudet qui arrive en Argentine le 31 octobre. Il descend à l’hôtel Liberty et est arrêté le lendemain. Quelques jours plus tard, une lettre d’Arancibia Clavel à la DINA de Santiago dit : « Claudet est un courrier de la JCR avec 97 microfilms et des instructions de Paris… Claudet n’existe plus… » Claudet n’a sans doute pas parlé sous la torture car Enriquez n’a pas été capturé.

Le 26 novembre, réunion à Santiago des représentants militaires des 5 pays. L’objet : créer une organisation « pour éliminer les ennemis partout dans le monde ». Selon le représentant du FBI, Robert Sherrer qui a le premier mentionné le Plan Condor aux Etats-Unis, il y a 3 éléments dans le Condor : une base de données de renseignements ; une coordination entre chefs militaires, et une présence militaire de chaque pays dans les autres. Cela en 3 phases : 1) des échanges d’infos sur la JCR ; 2) Arrestation des ennemis en Amérique latine ; 3) Assassinats hors de l’Amérique latine.
Il y aura des attentats tout au long de l’année 76. Le Condor a éliminé la JCR en Amérique latine, qui se retire à Paris.

On a découvert beaucoup d’infos dans les Archives de la terreur découverte par Martin Almada au Paraguay, plus de 300.000 pages !

Je poursuivrai mon travail tant que les crimes restent impunis, en espérant que mon propre gouvernement mène le même genre d’enquête que celle-ci en France…


TEMOIGNAGE DE ALEJANDRO CARRIO

Je suis l’avocat du gouvernement chilien dans le procès pour l’assassinat de Prats en 2000. Il y a eu 80 témoins.
Clavel avait des rapports très étroits avec la Police fédérale argentine qui espionnait les exilés chiliens en Argentine. C’est lui qui a donné des infos sur ses habitudes, amitiés, travail, voiture. Morales Salgado donne ces infos à Contreras. Michael Townley, du département opérationnel de la DINA, pose une bombe sous la voiture de Prats et la fait exploser quand Prats et son épouse Sophia Cuthbert entrent dans leur garage. Ils meurent.
Clavel est le seul détenu en Argentine pour ce crime, il prend une condamnation à perpétuité pour crimes contre l’humanité. Cette notion n’existant pas dans le droit argentin, les juges se sont basés sur les principes internationaux du droit international élaboré après Nuremberg.

En Argentine apparaissent des corps calcinés portant des cartes d’identité de disparus chiliens. Mais on découvre que les descriptions ne correspondent pas. Le Condor essaie donc de faire croire que des disparus se trouveraient en Argentine. L’apothéose est quand on essaie de faire croire que 119 Chiliens se sont entretués en Argentine. C’est le Plan Colombo.

C’est Riveiro Rawson qui aurait, en août 1975, donné à Arancibia Clavel l’idée d’une coordination.

Un procès s’est ouvert au Chili pour l’assassinat de Prats contre Contreras, Espinoza Bravo, José Zara, Townley, Callejas (épouse de Townley) et Morales Salgado. Contreras et Espinoza ont reçu 20 ans. Les autres bénéficient de la media-prescription qui réduit fortement les peines.


TEMOIGNAGE DE MARCELLE CLAUDET, SŒUR DE JEAN-YVES

Elle fait l’histoire de JY Claudet et se pose la question : Comment vit-on la disparition ?
La peur, l’incertitude, la crainte des arrestations, de la torture. La vie quotidienne en fonction de celui qui manque. Nous nous sommes enfermés dans notre douleur. On ne parlait pas, on agissait…

Ahrel Danus, l’épouse de Jean-Yves s’était tant préparé pour assister à ce procès, on a attendu tant de temps. Mais elle est décédée de cancer il y a 3 semaines. Elle disait : « C’est terrible mais je serais contente qu’il soit torturé car cela signifierait qu’il est encore en vie… »
Elle avait beaucoup d’espoir.
Quant à moi, je ne peux pas être impartiale. Jean-Yves était quelqu’un de bien…


TEMOIGNAGE DE JACQUELINE CLAUDET, SŒUR DE JEAN-YVES

J’ai cherché un mot pour quelqu’un qui avait perdu son frère. Entre époux, il y a le mot veuf ou veuve. Mais un frère ?
J’ai quitté le Chili pour la France en 1974 pour raisons politiques. La solidarité a été impressionnante, l’organisation pour l’accueil des exilés, le partage des tâches entre les ONG pour l’accompagnement au quotidien, pour l’argent, les manifestations, pour les infos qui arrivaient du Chili.
A Paris, Jean-Yves ne trouvait pas de travail. Il s’occupait beaucoup de ses enfants et du MIR.
En octobre 75, il est passé nous voir, voir ma fille, puis il est reparti.
Lorsque j’ai appris sa disparition, je me suis que je ne le reverrais plus…



TEMOIGNAGE DE MARTIN ALMADA

Je suis resté 1000 jours dans les griffes du Condor qui m’a déclaré « terroriste intellectuel ».
Après 15 ans de recherches, j’ai trouvé 3 tonnes de documents à Asuncion, le 22 décembre 1992. Des lettres, des archives des polices, des cartes d’identité, des listes…
J’aurais aimé donner mon témoignage devant les accusés mais ils ne sont pas là.
Avec ces documents appelés Archives de la terreur, on a compris le fonctionnement du Condor.
Les Etats-Unis ont immédiatement voulu récupérer les documents en proposant de les classer et les mettre sur microfilms. Mais c’est une opération internationale qui le fera.


TEMOIGNAGE DE M. MICHELINI

Mon père a été député, sénateur et ministre uruguayen et a été assassiné par le Condor. Il s’est toujours battu contre la torture qu’il dénonçait sans cesse au Sénat.
En juin 1973, coup d’Etat civico-militaire de Bordadery. Mon père est obligé de partir se réfugier en Argentine. Il descend à l’hôtel Liberty en plein centre de Buenos Aires. Il organise l’opposition uruguayenne en exil. Alors, sa fille est détenue à Montevideo.
En 1976, c’est le coup d’Etat en Argentine. On lui confisque son passeport. Ses activités d’opposant font qu’en Uruguay, les militaires commencent à torturer ma soeur Elisa.
C’est le dilemme entre les responsabilités collectives et sociales, et respecter ses principes. Il continue à militer.
Le 18 mai 1976, il est arrêté à 3h du matin. Il meurt sous la torture qu’il avait tant dénoncée… C’était un commando uruguayen assisté par des militaires argentins. Son corps est retrouvé à l’angle de deux rues dont l’une portait le nom de son épouse. Le crime était signé.
Je pars en exil et à la recherche de la vérité et de la justice.
La démocratie revient en 1985. Le président Sanguinetti promulgue la loi de caducité de la prétention punitive de l’Etat qui lui permet de n’ouvrir que les procès qu’il veut bien.
Son assassinat prouve que le Condor s’en prenait aussi aux opposants membres de partis démocratiques. L’Argentine était leur champs de bataille, leur terrain de chasse.



Les audiences se terminent par une brève présentation de ISABELLE ROPERT sur le groupe de soutien du MIR en France et de la disparition ou mort de plusieurs de ses membres en actions de résistance à la dictature.
A chaque fois, le nom des responsables sont les mêmes : Contreras, Espinoza, Moren Brito, Krassnoff, Enrique Arancibia Clavel, Raul Iturriaga Neuman.



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Session du mardi 14 décembre 2010 
mercredi 15 décembre 2010, 12:21 AM
Session du mardi 14 décembre 2010

Alphonse Chanfreau

[Ce CR n'est pas complet, il manque un témoignage que je publierai demain...]

Le Président de la Cour lit le résumé des faits et la liste des personnes mises en examen.

Témoignage de Cristian Van Yurick

J’ai été prisonnier politique de Pinochet et torturé de juillet à novembre 1974. J’ai pu voir plusieurs autres PP dont certains ont survécu et d’autres sont détenus-disparus, parmi eux, Alphonse Chanfreau.
A l’Université, Chanfreau était éloquent, il réfléchissait, très conscient et conséquent. Charismatique, il devint rapidement un leader étudiant puis un dirigeant du MIR (Movimiento Izquierda Revolucionaria).
Le coup d’Etat a annulé tous les droits, c’est l’essence même du régime et l’application du modèle économique dans sa version totalitaire, fondamentaliste et dogmatique. Fermeture du Congrès, des partis, de la presse indépendante, arrêt de la justice… C’est le début des tortures, des disparitions.
Chanfreau travaillait à la réorganisation de la résistance du MIR avec le surnom d’Emilio. En 1975, c’est l’opération Colombo, le cas des 119, inventée par la DINA pour couvrir ses crimes. On veut faire croire que 119 miristes se sont entretués en Argentine. La DINA a voulu frapper la résistance et les familles et convaincre l’opinion publique que les détenus-disparus n’existent pas. Chanfreau est resté au Chili pour combattre, il a été séquestré et torturé. J’étais avec lui à Londres 38, un centre de torture, tout un système qui a diverses formes : manipulation de la nourriture (insuffisante), du sommeil (interrompu), de l’espace physique (yeux bandés, mains attachées). Des tortures par électricité sur sommier métallique, pendaisons, sous-marin sec (sac plastique sur la tête jusqu’à l’asphyxie), coups, insultes, humiliations… Tout cela pour contrôler les prisonniers ou simplement détruire leur personnalité.
Chanfreau a vécu tout cela. Un jour, on a pu parler. Il craignait qu’une ex amie militante du MIR, Marcia Merino, ne l’implique. Il m’a demandé de lui parler.
Un jour, dans un couloir, il y avait deux corps par terre. Une voiture leur était passée sur les jambes et les avait brisées. Une invention de Moren Brito. Il s’agissait de Zamorano et d’Alfonso.
Petit à petit, on connaissait les tortionnaires, mais par leur nom de guerre : el Caballo (le cheval, Miguel Krassnoff), el Oso (l’Ours), el Ronco (le Rauque, Moren Brito), el Troglo (le Troglodyte, Basclay Zapata), el Guaton (le Gros, Romo), les autres…
Un jour, il est venu une commission de haut rang de la Commission interaméricaine des droits humains. Ce fut tout un remue ménage, il y avait les chefs de la DINA. Sous mon bandeau, j’ai pu les voir. Plus tard, en démocratie, le Departamento Quinto (Département Cinq) de la police m’a montré des photos. J’ai reconnu Manuel Contreras et Pedro Espinoza Bravo.
C’est la dernière fois que j’ai vu Alfonso Chanfreau…
Après, j’ai été transféré à divers centres de torture puis expulsé vers la Suède.
Le Président présente un organigramme de la DINA sur l’écran.

En réponse à Me Bourdon :
Oui, Alfonso savait qu’il était recherché. Martin Elgueta (disparu) m’a dit que Chanfreau était recherché mais on ne savait pas comment le prévenir de se cacher…



Témoignage de Miguel Angel Rebolledo Gonzalez

J’ai été capturé par la DINA le 9 août 1974, j’étais militant du MIR. Les yeux bandés, il est difficile de savoir où on est mais j’ai su qu’il s’agissait de Londres 38, le premier centre de torture clandestin. Avant, cela se faisait dans les commissariats, les régiments ou les stades.
Le MIR se réorganisait après le repli dû au coup d’Etat. La plupart des prisonniers ont été exécutés ou faits disparaître. Cela ne correspondait plus aux règles de la guerre, ils ne faisaient pas de prisonniers… Je suis un des rares survivants et c’est pourquoi je suis ici aujourd’hui…
Chanfreau, Emilio, était ici aussi. Les nuits, les prisonniers pouvaient se parler un peu. Un jour, la veille de mon anniversaire, un groupe de 7 prisonniers sont emmenés dans un couloir dont moi et Emilio. Tout à coup, le tortionnaire Gerardo Godoy me met à part en disant qu’il me manque un interrogatoire et on m’emmène au deuxième étage. L’interrogatoire se fait sans torture et est anodin. Je ne comprends pas. Quand je redescends, les 6 autres avaient été transférés. On ne les a plus jamais revus, ils sont disparus.
Moi, je suis envoyé à Cuatro Alamos où les prisonniers sont reconnus comme tels et leurs noms apparaissent sur les listes du SENDET (Service des noms des détenus).

La famille Chanfreau a été très active dans la recherche de la vérité sur le sort d’Alfonso. En 1992, il y a eu un procès avec la juge Gloria Olivares qui a fait beaucoup progressé la vérité. Elle a interpellé les militaires alors que Pinochet était toujours commandant en chef de l’armée, ce qui est courageux. Elle a provoqué des confrontations entre victimes et tortionnaires. Plusieurs de ceux-ci sont venus en uniforme (ils étaient donc toujours en service actif malgré les accusations). Basclay Zapata est même venu armé pour faire pression. Les anciens prisonniers devaient prouver qu’ils avaient été détenus dans des centres dont les militaires niaient l’existence.
Grâce au courage de la juge Olivares et à la détermination de Erika Hennings (épouse de Chanfreau) et de Viviana Uribe (sa sœur est disparue), la vérité avançait. La juge savait que si elle inculpait des militaires, elle devra passer le dossier à la justice militaire. Alors, elle instruisit le plus longtemps possible sans inculper. Après, il y a eu conflit de compétence, la justice militaire s’est saisie du dossier et décrété le non-lieu… Tout pour empêcher la vérité.

11 ans plus tard, je suis souvent cité comme témoin car un des rares survivants… J’ai eu à confronter les tortionnaires et je crois que la vérité s’éloignait. Un procès était instruit par le juge Fuentes Belmar. Il nous a fait aller à la prison des militaires de Punta Peuco pour la confrontation au lieu de faire venir les militaires au tribunal pour qu’ils n’aient pas à affronter le public qui les appellent « Asesinos ». Romo a prétendu qu’il n’était pas à Londres 38 jusqu’à ce que je lui rappelle qu’il a autorisé Erika et Alfonso à se dire au revoir juste avant leurs transferts. Il a reconnu que c’était vrai. Mais juge n’a rien écrit de tout cela dans le dossier.

Lors d’une confrontation avec Gerardo Godoy, il a dit qu’il m’avait sauvé la vie en me faisant monter pour un interrogatoire qui n’en était pas un. Cela confirme que les autres sont morts.
Godoy était allé chez son directeur général César Mendoza (chef des Carabiniers, Godoy était carabinier) qui lui a ordonné de me sortir discrètement. Il ne m’a pas sorti par gentillesse me dit-il mais en suivant les ordres. C’était sa défense : il obéissait aux ordres.
Le MIR a toujours eu conscience que les Forces armées allaient aller en défense de la bourgeoisie, il se préparait au coup d’Etat. L’entourage d’Allende pensait que les FA allaient respecter la Constitution. Il fut surpris par le coup d’Etat, pas le MIR…

Je sais que plusieurs disparus ont été envoyés à la Colonia Dignidad, il y a des témoignages. C’est possible que Emilio y ait été envoyé aussi. Nous, les militants, on s’attendait à être torturés, pas à disparaître ni aux effets dévastateurs que cela aurait sur les familles. Nous ne pensions pas non plus qu’il y aurait une majorité de juges qui ne respecteraient pas la Constitution.

Ce procès est très important. Pinochet n’est plus là, mais l’existence de ce procès, ce tribunal indépendant, sur base de toutes les preuves, puisse-t-il condamner les responsables.
LA JUSTICE A UNE VALEUR DE REPARATION ENORME…


Témoignage de Alexandre Retamal

Chanfreau était mon oncle. Je parle pour ma génération. Avec ma cousine, nous jouions toujours à aller délivrer notre oncle…
Mon grand-père me disait toujours : - Un jour il y aura justice. Elle a lieu en ce moment.
Personne au Chili, malgré le pouvoir judiciaire nul, n’a jamais perdu espoir en l’Etat de droit.
C’est la ténacité des familles et des avocats. Je remercie la Cour pour sa disposition attentive et la connaissance du dossier, ainsi que M. l’Avocat général.


Témoignage de Bernard Chanfreau, frère d’Alphonse

(Il nous montre d’abord des photos de leur jeunesse.)
Il s’agit d’une souffrance de 36 ans. Merci de pouvoir l’exprimer. Dans la famille, tout le monde militait. Alphonse était dirigeant étudiant. Après le coup d’Etat, il était recherché. Ensuite il y a eu la bataille de la Rue Santa Fe avec Enriquez et Carmen Castillo. Alphonse devient clandestin, moi je quitte le Chili vers la France. On apprend qu’il a été arrêté.
A Santiago, Denise et son mari avec l’assistance de l’ambassade de France le cherchent partout.
Mon père est mort il y a 7 ans, ma mère il y a 3 ans, sans connaître le sort d’Alphonse…
Ce moment est très important pour ma famille mais aussi pour toutes les familles des disparus. Je voudrais que les enfants franco-chiliens soient fiers de leurs deux familles, qu’ils les portent et non les subissent.
Les accusés ont fait leurs choix, qu’ils les assument comme Alphonse a assumé le sien. Mais ce sont des lâches, ils sont absents.


Témoignage de Erika Hennings, épouse d’Alphonse Chanfreau

(Elle présente des photos.)
Je remercie le tribunal pour ce procès. J’ai connu Alfonso à 17 ans. On s’est marié en 1972 et Natalia nait. Après le coup d’Etat, c’est une vie clandestine. Mon père voulait que nous quittions le Chili, Alphonse voulait rester, reprendre et réorganiser le MIR. J’ai commencé à militer avec lui. On a réalisé qu’il y avait une répression forte contre le MIR en 1974 car des camarades étaient arrêtés par des civils et emmenés dans des maisons particulières.
On a été arrêtés vers 23h. Des hommes en armes sont entrés. Il y avait Godoy et Romo. Ils emmènent Alphonse. Le lendemain, ils viennent pour moi. Je suis contente qu’ils m’ont arrêtée comme cela je sais ce qui s’est passé. Ils nous torturent, l’un devant l’autre. On essayait chacun de faire croire à l’autre que ce n’était pas si grave. Romo m’a permi de lui dire au revoir. J’ai été expulsée vers la France. Alphonse a disparu…

J’ai alors pris un rôle, celui de témoin, jusqu’à aujourd’hui. Témoin pour Alphonse mais aussi pour 25 autres disparus. J’ai été un instrument de torture. Ils me torturaient non pour obtenir des informations de moi mais pour qu’Alphonse parle. J’ai dû vivre avec cela en France.
Elever notre fille fut difficile. Les jours de fête, il n’y avait pas de papa. Ma psychiatre m’a dit de dire la vérité. Je le lui ai dit à 3 ans.
Je suis rentrée au Chili, j’ai commencé à témoigner. JE ME SUIS RENDU COMPTE QUE LA RECHERCHE DE LA VERITE ETAIT IMPORTANTE. Ce fut une obsession : reconstruire la vérité. Mais la vérité, c’est les agents de la DINA qui l’avaient…

En 1992, procès au Chili. Les confrontations avec Godoy, Krassnoff, Romo, Moren Brito, le Troglo, apportent un peu de vérité mais la justice n’a pas avancé du tout. La justice militaire les a amnistiés.
Il n’y a pas de deuil possible tant qu’on n’a pas retrouvé Alphonse. Peut-être cela arrivera un jour…

Le Président de la Cour lit les déclarations d’Erika sur sa détention, ses tortures pendant 17 jours avant son expulsions vers la France.

En réponse à Me Bourdon :
- Notre famille est fière de notre héritage français. Elle voulait que Natalia s’appelle Nathalie…
- Il y avait 8 Franco-Chiliens qui devaient être expulsés vers la France. Mais nous n’étions que 7. Bien sûr, pensai-je, moi, je ne suis pas Chilienne. Mais Alphonse n’était pas là. C’est alors que j’ai compris qu’il était mort…
- Aucun militaire n’a montré remord ni demandé pardon.

Même si les tortionnaires sont absents, JE CROIS BEAUCOUP EN CE PROCES POUR SON PROCESSUS DE REPARATION.

En réponse à Me Sarfati :
J’essaie d’avoir une vie normale. Je suis sûre que j’ai un jour rencontre celui qui m’avait arrêté dans les couloirs du ministère de la santé où je travaille. J’ai aussi parfois vu, cru voir, Alphonse dans la rue… Mais j’ai la conviction que j’ai croisé l’homme qui m’a arrêtée.
J’ATTEND DE CETTE JURIDICTION QU’ELLE APPORTE ENFIN LA VERITE.
Une personne victime peut s’installer dans la victimisation. ELLE A LE DROIT DE SE RECUPERER, ELLE DROIT A LA REPARATION. EN ESPAGNOL, RE-PARAR, C’EST SE REMETTRE DEBOUT.
J’ai le droit de participer à toutes les décisions de ce procès sinon je tombe dans la victimisation. La douleur cohabite avec nous.


Natalia Chanfreau, fille d’Alphonse et Erika

Je n’ai aucun souvenir de mon père. Je parlerai ici en tant que fille de disparu.
Les facteurs de difficulté pour une fille de disparu sont
L’attente permanente. On n’a jamais de certitude. Notre chat Mistigri allait et venait, parfois pour plusieurs jours. Ma mère m’a dit : - Devine qui est revenu. J’ai pensé immédiatement à mon père. C’était le chat…
L’attente de la justice , même après 36 ans.
Le doute, ne pas savoir. Que dire à mon fils de 9 ans ? A moi, la vérité est interdite… Sur les papiers de l’école, je mettais « disparu depuis 1974 ». J’ai dit à mon fils que son grand-père était mort et enterré. Mais le doute est ici : enterré où ?
La perpétuation du crime, pour nos enfants, nos petits enfants…
Le manque de justice. En 1992, j’ai voulu y croire. Quand les militaires ont fermé le procès, c’était fini, pas de justice possible. J’ESPERE POUVOIR RETOURNER AU CHILI ET DIRE A MES ENFANTS QUE LA JUSTICE EXISTE.
C’est l’héritage fort de mes parents et de leurs camarades venus témoigner ici.

AMNISTIER ET OUBLIER, C’EST DIRE : - VOUS N’EXISTEZ PAS…



Déclarations des accusés

Interrogés en 2001 dans le cadre des commissions rogatoires, les accusés en général rejettent la compétence de la justice française et ne veulent pas répondre aux questions ni se faire représenter.
Ils nient tous avoir torturé, tous étaient des analystes, des chauffeurs, des administratifs…
Osvaldo Romo est le seul à avoir parlé et reconnu les faits. Il est décédé.


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